Le retour des chevaucheurs d’arêtes

Arête Sud du pic du Glacier-Blanc (Écrins)

Encore des jours et des jours passés à scruter la météo, m’enthousiasmant de la moindre prévision de beau temps, déprimant à chaque annonce d’orages potentiels… Y a pas à dire, regarder la météo une semaine avant une course, c’est inutile, tant le temps peut changer du tout au tout en quelques heures. Mais on n’y peut rien : on les attend tellement, ces échappées en altitude, qu’on en vient à développer des comportements obsessionnels un peu ridicules… 

Posé pour une semaine au cœur du Queyras, à Abriès, petit coin de montagne isolé et plutôt bien préservé du tourisme décomplexé, j’attends de trouver le bon créneau météo dans ces Hautes-Alpes malmenées par les orages pour partir grimper en haute montagne avec le camarade Matthieu. Mais aux caprices du ciel s’ajoute un autre obstacle, et pas des moindres, celui du grand raout du cyclisme sur route : le Tour de France. Qu’ils soient amateurs ou professionnels, qu’ils turbinent à la passion ou à la dope, ils s’imposent dans les Hautes-Alpes sur plusieurs jours, le temps de trois étapes (La Mure – Serre-Chevalier, Briançon-Izoard et Embrun – Salon-de-Provence), bloquant ici et là les grands axes routiers du département, au grand dam de nos déplacements à essence.

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Au milieu, se détachant sur le ciel bleu, le pic du Glacier-Blanc et notre arête (celle de gauche).

Finalement, une bonne étoile veille sur nous, nous offrant un créneau pas trop mauvais : les 18 et 19 juillet seront nos dates ! Pas de grand beau garanti, mais une escalade entre les gouttes fort probable… Pour cette reprise de saison, nous optons pour l’arête Sud du pic du Glacier-Blanc, dans les Écrins, histoire d’entretenir notre légendaire réputation de chevaucheurs d’arêtes. Un course cotée AD, avec de beaux passages d’escalade en IV+, pas mal de manips de cordes et, surtout, une longueur non négligeable, surtout si l’on décide de gravir tous les gendarmes (et non de les éviter par les vires).

Matthieu me collecte en voiture à Eygliers le 18 juillet en début d’après-midi et nous filons vers le pré de Madame-Carle, tout excités à l’idée de revoir les horizons minéraux de la haute montagne. L’occasion, aussi, de causer des suites de la lutte contre la ligne THT, qui continue de meurtrir les paysages de la Haute-Durance, et des dynamiques de solidarité avec les migrants (et des flics qui n’hésitent pas à envoyer leur camionnette percuter de plein fouet des manifestants…). C’est dans cette ambiance lovée entre l’euphorie et la rage militante que nous arrivons au pré, où, bien sûr, les voitures sont légion. Mais nous ne sommes pas nombreux à monter au refuge du Glacier-Blanc et les personnes que nous croisons sur le sentier font le chemin inverse. Au-dessus de nous, le ciel se couvre, mais retient ses gouttes, et c’est au sec que nous arrivons au refuge. Le dîner et quelques parties d’échecs plus tard, après avoir aussi parcouru les topos à la recherche de la course que nous pourrions faire après celle-ci, nous retrouvons le dortoir, où le sommeil ne viendra nous cueillir que très, très tardivement – à 3 h 30, pour un réveil à… 5 heures.

Au petit matin, le froid est aux abonnés absents et, déjà, le soleil s’éveille. Les frontales resteront au fond du sac, la longue marche d’approche se fera sans. « Longue » n’est pas un abus de langage, même si, bien sûr, l’on trouvera toujours plus long ailleurs… Près de deux heures à arpenter la moraine, à traverser des névés et à remonter des pentes de rocailles branlantes jusqu’à l’attaque de l’arête Sud. Matthieu a la forme, il gambade ; pour ma part, j’encaisse un peu l’altitude, j’ai le souffle court et, parfois, la nausée. Mais ces maigres maux s’envolent une fois l’attaque rejointe…

Il y a du monde dans la voie : un couple de grimpeurs (le mec est du PGHM…), une cordée avec un guide et… un attroupement du CAF qui travaille son autonomie avec deux guides. Nous, les amateurs sans guide, nous prenons la queue. Bien sûr, nous nous exposons au risque d’attendre la fin du monde, coincés par la progression possiblement lente du groupe de cafistes, mais l’on préfère ça à l’idée de devoir se presser sur l’arête, au cas où, dans cette affaire, les escargots chausseraient nos grosses…

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La première longueur de l’arête Sud. (Photo par Guillaume.)

Le crux de la voie a l’avantage de se trouver sur la première longueur : un très beau dièdre en IV+, typé « montagne », comme on dit dans les milieux autorisés pour évoquer une cotation un brin teigneuse. Passé ce pas un peu délicat, il n’y a plus qu’à profiter d’une escalade certes souvent très aérienne mais garantie sans trop de stress. Nous progressons exclusivement en corde tendue et en réversible en nous amusant avec les coinceurs et les sangles et en louant la beauté de cet itinéraire. Devant nous, nous voyons les cordées s’échapper… Finalement, les escargots pourraient bien avoir enfiler nos chaussures. Et c’est ce que nous pensons, vaguement dépités, avant de réaliser que les cordées qui nous précèdent – du moins certaines – « trichent » un chouïa avec la voie, s’épargnant d’escalader la plupart des gendarmes qui ornent cette belle arête de granite en les contournant par une série de vires en face ouest. Soit ces alpinistes ont faim, très faim, soit ils ont vu, contrairement à nous, qu’au-dessus de nos petites têtes casquées le ciel commence à perdre son bleu, gagné par les nuages.

Tandis que le mauvais temps s’installe gentiment, Matthieu et moi nous régalons à fouler la tête de ces gendarmes sans képis ni matraques, qui offrent de très belles alternatives aux ennuyeuses vires qui bordent l’arête. Certains passages sont vraiment très beaux, comme cette remontée sur le fil, avec une escalade minutieuse sur des écailles très fines, presque tranchantes. Et puis, les premières gouttes tombent du ciel, nous obligeant enfin à porter notre regard ailleurs que sur le rocher ou le glacier qui s’étale en contre-bas. Les nuages sont bien là, nombreux, et le ciel semble s’assombrir… Les orages auraient-ils pris un peu d’avance ? L’idée de se trouver sur une arête alors que les cieux menacent de gronder nous met un sérieux coup de pression, sans doute un peu exagéré (d’orage il n’y aura finalement pas), qui nous pousse à ne plus traîner. Nous hésitons un instant à réchapper, mais l’endroit où nous nous trouvons, à savoir dans la brèche du second rappel, nous semble peu engageant pour une telle manœuvre. Aussi décidons-nous de terminer la course en accélérant le rythme.

Au sommet, nous ne nous attardons pas sur la vue, pourtant exceptionnelle, seulement quelques minutes sur notre gourde et quelques morceaux de chocolat, puis nous entamons la descente par l’arête Est du pic. Une descente pas très difficile mais sollicitante : l’itinéraire est relativement évident, mais la progression parfois un peu délicate – surtout quand la pluie s’invite –, excepté sur les névés, qui, une nouvelle fois, nous offrent l’occasion d’avaler la dénivelée en mode ramasse. Le plaisir dans l’effort !

Guillaume

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