De la Toile à l’Alborz, rencontre avec Tanya Naville

Rencontre bavarde avec Tanya Naville, une skieuse et une alpiniste qui donne du sien pour la montagne, avec bien des cordes à son arc. Animatrice du blog On n’est pas que des collants, elle est aussi coordinatrice des Groupes d’alpinisme au féminin (GFHM et GAF74), responsable de l’organisation du Grand Parcours alpinisme Chamonix, membre du groupe excellence de ski-alpinisme de la FFCAM et initiatrice alpinisme. Cet entretien sans langue de bois est l’occasion pour Le Dahu libéré d’aborder la question de la place des femmes dans les sports de montagne aujourd’hui, entre sous-médiatisation, sexisme ordinaire et avancées progressistes notables, notamment grâce à un certain nombre de structures qui font bouger les mentalités. Suivez la « guide » !

Tu co-animes le blog « On n’est pas que des collants », sur la Toile. Peux-tu présenter le projet, en quelques mots ?

Nous avons créé ce blog en avril 2015 pour donner une tribune supplémentaire aux sports de montagne sur la Toile. Le blog est un peu à notre image, « polyvalent », et cela aussi bien sur les différents sports qui y sont représentés (ski de randonnée, escalade, alpinisme, cascade de glace, trail…) que sur les diverses manières de les aborder (séances d’entraînement, contenu de sac, interviews, comptes rendus de sortie, coup de cœur, lectures…). Je viens aussi ajouter ma patte sur le sujet des sports de montagne au féminin. En effet, la promotion de la montagne pour les femmes est un de mes chevaux de bataille sur lequel je suis investie bénévolement au sein du Club alpin français. Le blog me permet d’avoir un relais « médiatique » des pratiques féminines que je trouve inspirantes pour d’autres filles.

L’alpinisme, l’escalade, le ski de randonnée, le ski-alpinisme ne sont pas des activités qui bénéficient d’une large couverture médiatique, même si elles sont porteuses d’un imaginaire très fort et très riche. Quand un média s’y intéresse, c’est souvent au masculin et à travers le prisme de l’exploit. Là encore, la pratique féminine n’intéresse pas (1), ou peu, les rédactions, même quand elle réalise des exploits ou s’attaque à des projets ambitieux (voir le traitement médiatique dérisoire de la tentative d’Élisabeth Revol au Nanga Parbat durant l’hiver 2015). Comment l’expliques-tu ? Est-ce la triste reproduction, dans ce domaine, des mécanismes de domination masculine qui invisibilisent les femmes dès lors qu’elles s’éloignent des rôles sociaux dans lesquels voudrait les cantonner notre société patriarcale ?

Je crois que la faible couverture médiatique de la pratique féminine des sports de montagne est à rechercher profondément dans la société française. Si l’on s’intéresse au « sport au féminin » (nous reviendrons par ailleurs sur l’existence de ce mot) de manière internationale et française, on est très rapidement surpris de se rendre compte que l’ouverture des sports à la gente féminin est souvent bien plus récente qu’on ne pourrait le penser. Et, étonnamment, on constatera que les sports de montagne font même figure de bon élève dans l’histoire de France. (Il existe à ce sujet un livre très intéressant de Cécile Ottogalli-Mazzacavallo à ce sujet : Femmes et alpinisme. 1874-1919 : un genre de compromis, Paris, L’Harmattan, 2006, 312 pages.) Après, je crois que quand un cercle vicieux est lancé il est difficile de revenir en arrière. Si moins de filles sont médiatisées, cela n’engage pas plus de filles à pratiquer la montagne et, donc, il y a moins de filles à médiatiser… Le serpent se mord la queue.

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Ce qui est sidérant, aussi, c’est que même les revues spécialisées peinent à mettre en avant la pratique féminine de la montagne. Combien de femmes alpinistes en une des revues ? De gros efforts ont été faits ces dernières années, mais on voit aussi revenir de drôles de pratiques, comme ces photos de femmes nues en fin de magazine, qui rappellent qu’on n’en a toujours pas fini avec la réduction des femmes à un corps transformé en marchandise (tout en invoquant l’art, ou une drôle de conception de la liberté d’expression, bien sûr). 

Je ne vais pas me lancer dans la polémique de la Vertical girl. Je trouve d’ailleurs encore plus dommage que l’on parle plus de cette polémique que de la présence (ou absence) de femmes dans les pages des magazines spécialisés… En rappelant tout de même que Le Monde a consacré une pleine page au GFHM (Groupe féminin de haute montagne du comité régional Auvergne Rhône-Alpes du CAF) alors qu’il est difficile de faire relayer leurs actualités dans les magazines spécialisés…

La rubrique « Montagne au féminin » de ton blog, qui rassemble des articles autour de la pratique des sports de montagne par les femmes, est, je suppose, une façon de répondre à cette dure réalité. Elle est aussi, je pense, un des marqueurs identitaires forts du site, qui le distinguent nettement d’autres espaces Web consacrés à la montagne. Mais as-tu déjà eu des reproches ou des critiques qui verraient dans ce prisme-là un sexisme inversé ? C’est un discours qu’on entend souvent de la part des hommes dès lors que les femmes cherchent à faire valoir spécifiquement ce qu’elles font ou qu’elles s’expriment et s’organisent elles-mêmes contre les dominations qu’elles subissent.

Via le blog, je n’ai jamais eu de retours de ce type, mais j’ai clairement des amis (hommes ou femmes) qui me disent qu’ils ne se reconnaissent pas dans les valeurs que je véhicule. Je suis loin d’être polémique dans mes propos et je profite juste de ce blog pour offrir une tribune à la pratique féminine de la montagne. Mais je pense que certaines filles se sont tellement battues pour être les égales des hommes qu’elles ne souhaitent pas que l’on affiche une différence entre les deux sexes. Je peux aussi comprendre cela et je crois que chacun a le droit d’avoir la vision de la pratique de la montagne qu’il souhaite exercer. Par contre, hors blog j’essuie des commentaires plus fréquents au sujet des groupes féminins du Club alpin que je coordonne (GFHM et GAF74). Il est en effet possible de mal interpréter l’objectif de ces groupes filles si on ne se penche pas plus en détail sur le but d’atteinte d’autonomie et de formation. Bien souvent, les gens donnent leur avis sur la non-mixité du groupe sans même réfléchir au bien fondé et à l’objectif de ces groupes. D’ailleurs, j’ai plus de retours positifs sur le contenu du blog que de retours négatifs ou non constructif. Si je peux, par ce biais, donner envie à certaines filles d’aller en montagne ou de pratiquer un sport outdoor, cela sera pour moi une belle réussite.

Le silence médiatique n’est qu’un des aspects du sexisme, et j’imagine que les femmes doivent aussi faire face à des comportements sexistes lorsqu’elles pratiquent la montagne. As-tu déjà été confrontée à des remarques déplacées, moqueuses, paternalistes en tant que pratiquante ? Un sexisme ordinaire, du quotidien, en somme, qui ne resterait pas au pied des montagnes ?

Je pense sincèrement que les sports de montagne ne sont pas aussi sexistes que d’autres sports (par exemple les sports collectifs, comme on peut le lire dans le dernier ouvrage de Béatrice Barbusse : Du sexisme dans le sport, aux éditions Anamosa). Il y a une belle anecdote des filles du GAF 74 qui, une fois arrivées toutes les dix au sommet d’une montagne à ski de randonnée, rencontrent un groupe de skieurs qui leur demande si elles sont toutes seules. On est là dans les remarques les plus fréquentes, loin du sexisme, mais la présence de (plusieurs) femmes en montagne entraîne des commentaires parfois assez cocasses.

Le Groupe féminin de haute montagne réunit des femmes alpinistes en non-mixité. Pourquoi cette exigence au regard de la mixité ? Pour se protéger de ce sexisme ordinaire dont je parlais précédemment ? Pour montrer aux médias, à la société en général, que des femmes peuvent très bien se débrouiller toutes seules en montagne, sans le concours des hommes ?

Les groupes féminins du CAF rassemblent sur deux ans huit filles afin de les former à l’autonomie dans l’ensemble des sports de montagne : alpinisme, escalade sur glace, escalade en grande voie, ski de randonnée, terrain d’aventure… On s’est rendu compte du constat suivant : de nombreuses filles qui font de la montagne le font en second de cordée. Les causes peuvent être multiples : elles ont peur d’oser prendre la tête, on ne les laisse pas passer devant, la place de la femme dans la société qui fait que spontanément dans un groupe mixte de même niveau un homme prend la tête du groupe, une absence de formation… Je ne sais pas. Ce que je sais, c’est qu’il y a une très forte demande de la part des filles à se former, et cela entre filles. La dernière sélection du GFHM et GAF 74 a rassemblé 80 dossiers. Pendant les deux ans, les filles seront égales, sans compétition, elles passeront toutes en tête et elles sauront s’appuyer sur les points forts des unes et des autres pour faire progresser le groupe. Il n’y a pas de finalité à l’absence de mixité, une fois les filles autonomes, elles sont invitées à rejoindre les groupes jeunes ou les groupes excellence du CAF où la mixité est de rigueur. Mais il existe un réel besoin d’accompagner les filles pour accéder à l’autonomie par la formation en alpinisme. Nous rassemblons par ces groupes des filles qui, bien souvent, n’auraient jamais candidaté à un groupe mixte, sans doute à tort, elles retrouvent ici pendant deux ans un climat de formation adéquat leur apprenant les bonnes bases. Il faut aussi ajouter à cela que de travailler sur deux ans de formation permet réellement d’avancer dans la formation des filles et dans la cohésion du groupe pour un projet final intéressant.

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Là encore, on a pu entendre ou lire, notamment sur les forums spécialisés, des critiques au sujet de ces groupes, certains hommes ne comprenant pas le besoin que peuvent avoir les femmes à faire des choses sans eux, voire loin d’eux.

Je pense avoir répondu quelque peu à cela dans les réponses précédentes. D’un côté, je comprends ces remarques, on veut une égalité des pratiques, on se bat pour que les groupe soient mixtes à tous les niveaux et l’on vient créer des groupes féminins… Georges Elzieres, le précédent président de la FFCAM, me disait qu’il avait l’impression, parfois, d’un retour en arrière. Mais, pour moi, ce n’est pas le cas. Les groupes féminins facilitent la présence de plus de filles en montagne en leur permettant d’être correctement formées à l’autonomie et en inspirant d’autres filles à venir pratiquer. Les groupes féminins ne sont pas une fin en soi qui serait de ne sortir en montagne qu’entre filles, mais cela permet d’accrocher des personnes qui n’auraient jamais fait la demande de formation au près d’un groupe mixte.

Comment fonctionnent ces groupes féminins de haute montagne ? Comment les intègre-t-on ? Quels projets portent-ils aujourd’hui ?

Comme je le disais précédemment, les groupes féminins de la FFCAM offrent deux ans de formation à huit filles par groupe afin qu’elles puissent acquérir l’autonomie en alpinisme et haute montagne. Il faut être une fille entre 18 et 35 ans et licenciée dans un CAF de la région ou du département correspondant (GAF 74 = Haute-Savoie, GFHM = Auvergne-Rhône-Alpes, EPAF = Pyrénées). Pour les intégrer, il faut déposer un dossier de candidature (à l’automne 2018 pour le GFHM et le GAF 74), puis une sélection de terrain à lieu. Cette sélection est basée sur un entretien de motivation, un test de ski de randonnée (montée descente), des voies en escalade, du terrain varié crampons aux pieds.

Quand ces groupes ont-ils été créés ? A-t-il fallu bien des efforts et des débats pour voir la FFCAM accepter leur création ?

Le GFHM existe depuis huit ans, le GAF 74 depuis trois ans et l’Epaf depuis deux ans. Je n’étais pas là lors de la création du GFHM par Cécile Chauvin et Nicolas Raynaud (je suis issue de la deuxième promotion), mais Nicolas Raynanud étant, au moment de la création, vice-président de la FFCAM, je ne pense pas que cela ai été trop difficile de faire accepter l’idée. Au niveau de la création du GAF 74 nous avons créé ce groupe, Guillaume Gibouin et moi-même, et l’idée a tout de suite été très bien acceptée par le comité départemental de Haute-Savoie qui, depuis, est ravi des retours et du nombre d’initiatrices alpinistes qui sont sorties de la première promotion.

Globalement, aujourd’hui, en 2016, tu es plutôt optimiste ou désabusée quant à l’élimination du sexisme à la montagne ?

Je suis de nature optimiste, donc je l’applique à tous les sujets. Je pense que nous sommes dans la bonne voie, nous avons des figures emblématiques de la montagne française qui œuvre en ce sens (Marion Poitevin, Lætitia Roux…), il y a de plus en plus de projets financés sur le spot au féminin au niveau français et des aides ministérielles, et on constate à notre humble niveau un intérêt grandissant pour ces groupes d’alpinisme au féminin. Il va y avoir de plus en plus de femmes en montagne, et l’habitude fera changer les mentalités, qui sont tout de même plus paternalistes que sexistes (face à une chute de pierre, homme ou femme, tu peux y laisser ta vie).

Tu reviens tout juste de deux expéditions ; une au Japon et une en Iran, à la découverte, skis aux pieds, de quelques-unes des montagnes qui y prennent racines. Ces escapades s’inscrivent toutes les deux dans le Women’s Skimo Project. Tu peux nous en dire plus sur cette actualité bouillonnante ?

Le voyage au Japon s’intègre dans le lancement de mon nouveau projet : le Women’s Skimo Project, qui consiste à aller à la rencontre de femmes inspirantes autour du ski de montagne. Ce projet est une websérie qui va emmener les spectateurs dans différents pays à la rencontre des skieuses locales et échanger avec elles sur leurs pratiques. J’ai été rejointe dans mon projet par Laetitia Roux et nous travaillons actuellement intensément à ce projet. Nous pensons qu’il est important de parler de la pratique féminine du ski de randonnée, et nous espérons par ce projet inspirer plus de femmes à pratiquer la montagne et le ski. Il est possible de suivre l’actualité du projet sur notre page Facebook, ou sur le blog. Pour l’Iran, nous étions plus sur une prise de température sur le pays à ce sujet. En effet, je partais dans un autre cadre, en tant que membre du CAF excellence ski-alpinisme, j’ai donc pris part à une expédition à ski dans le massif de l’Alborz. À ce sujet, un film est dans les cartons : Iran Nourouzky, qui sera réalisé par Nicolas Hairon.

Propos recueillis par Le Dahu libéré

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