Qui n’a jamais triché au boulot ?

Ainsi Ueli Steck, l’alpiniste suisse obsédé par les chronos, pourrait avoir menti sur certains de ses exploits les plus médiatisés et les plus hallucinants : l’ascension de la face sud du Shishapangma en dix heure et demie et celle, nocturne, de la face sud de l’Annapurna, en vingt-huit heures. Les doutes ont toujours plané au-dessus de ces faits d’arme – peut-être parce qu’ils nous obligent à ravaler nos fiertés d’alpinistes à la petite semaine, ou qu’ils permettent à des journalistes-pigistes de rendre le feuillet mensuel à leur employeur ! Mais, cette fois, le doute est savamment construit et revient tambour battant, porté par un certain Rodolphe Popier, historien de l’alpinisme que l’on sait désormais attaché à démontrer les supposées « tricheries » qui font l’histoire d’une montagne conjuguée au sport (récemment, il apportait dans Vertical de nouvelles preuves accablantes des mensonges de Tomo Cesen). Au cœur de cette nouvelle polémique, il y a du réchauffé – le manque de preuves tangibles (on dit depuis longtemps le Suisse fâché avec les photos) –, mais aussi du nouveau, M. Popier traquant les incohérences dans les nombreux témoignages donnés par Ueli Steck au retour de ses aventures solitaires et s’efforçant d’aller recueillir les avis (éclairés) de professionnels de la montagne.

Bien sûr, chacun, chacune, s’empare de cette polémique : de la presse spécialisée à la quotidienne régionale (Le Dauphiné libéré s’est fendu d’un papier dans son édition du 5 avril), des forums Internet aux murs Facebook, tous les supports sont bons pour défendre la « machine suisse » ou, au contraire, la descendre un peu plus. C’est que le bonhomme a toujours stimulé les claviers et fait couler beaucoup d’encre ! Les doutes au sujet de certaines de ses réalisations comme les débats acharnés autour de sa conception de la montagne – où l’on s’intéresse moins au planté du piolet qu’aux chiffres indiqués sur l’écran d’une montre – sont depuis longtemps classés parmi les marronniers du petit milieu de l’alpinisme. Pourquoi tant d’énergie déployée à décortiquer les dires et les performances de Ueli Steck ? Parce qu’il est coupable d’un double choix : être un alpiniste professionnel et arc-bouter sa pratique sur les records de vitesse. Deux options qui, aux yeux de beaucoup, semblent justifier que tout un chacun revête la robe du procureur ou du prêtre, et prononce réquisitoire ou sermon.

Et, pourtant, n’est-ce pas justement parce que c’est un choix professionnel, dicté, de fait, par l’exigence sociale de devoir gagner sa vie, que l’ensemble des critiques adressées en place publique sont peu, ou pas, légitimes ? Dans une société où vivre décemment impose de se vendre soi-même, quoi de plus normal que de tricher ? Ueli Steck a décidé de gravir les montagnes à toute bringue pour pouvoir payer son loyer, quand d’autres ont choisi d’encaisser des courses, de corriger des livres ou de vendre des burgers. Or qui n’a jamais joué avec les règles imposées par sa direction ? Quel caissier n’a jamais oublié sciemment de faire payer un article à un ami ? Quel correcteur n’a jamais lu en diagonale un article pour pouvoir partir plus tôt du journal ? Quel vendeur de fast-food n’a jamais transgressé les innombrables règles d’hygiène pour rendre un peu moins pénible son travail ? Quel travailleur n’a jamais inventé une excuse bidon pour s’absenter ? Qui n’a jamais menti à son patron ?

Pour Ueli Steck, l’enjeu est de taille : pas d’exploit, pas de sponsor ; pas de sponsor, pas de pognon. En cas d’échec, mentir n’est pas pour lui une façon de sauver la face et de s’assurer la gloire, mais de sauver son derrière et de s’assurer un revenu. Qui pourrait le lui reprocher ? Prenons garde, alors, à ne pas trop se mettre dans le rôle de celui qui contrôle, juge et sanctionne, au risque de perdre le costume de l’amateur passionné pour celui de contremaître. D’autant que, au final, le fond du problème n’est peut-être pas de savoir si, oui ou non, Ueli Steck a menti sur ses réalisations, mais plutôt ce qui pourrait l’avoir poussé à recourir au mensonge et, allant, à détruire, une fois le lièvre levé, la figure du héros que nous lui avons dessinée. Qui ou quoi, alors ? Des sponsors qui, plus ou moins ouvertement, n’ont de cesse de demander des aventures toujours plus risquées, toujours plus extrêmes pour se promouvoir ? Un public qui ne s’intéresse qu’aux exploits à la frontière de la mort ? Ce sont eux, ce sont nous, qui, d’une façon ou d’une autre, façonnons, en amont, ces expéditions et levons haut la barre des ambitions et des attentes. Dès lors, pour trouver les principaux coupables d’une hypothétique supercherie et de la perte d’un rêve ou d’un mythe, il pourrait bien suffire de regarder dans un miroir.

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