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Maurice Baquet, ou la montagne à la croisée des passions

On connaît tous, toutes, la photo de cet homme debout sur des skis, un violoncelle sur le dos, des bâtons dans les mains, face aux aiguilles de Chamonix. On connaît peut-être moins, en revanche, la vie de celui qui semble s’apprêter à dévaler la pente – et que cette photo, qui en dit déjà beaucoup, ne résume que partiellement, tant il avait de cordes à son arc. Le double portrait que lui consacre Hervé Bodeau aux éditions Paulsen, Maurice Baquet, portrait avec violoncelle, apporte quelques réponses, tout en s’émancipant des standards de la biographie pour livrer une œuvre intéressante, tant sur le fond que sur la forme. Et ce, avec, d’une part, un livre de photos noir et blanc et, de l’autre, un récit « avalanche » qui dévale les pages à toute vitesse, avec une fluidité déconcertante, nous plongeant bientôt dans les faits, les anecdotes, les citations pour mieux nous inviter à y revenir. De quoi rappeler, avec l’insolence de son sujet, que le récit d’une vie n’est pas condamné à être lourd, ennuyeux, pataud.

Maurice Baquet, on l’aura compris, c’est donc l’homme de cette photo. Un homme-orchestre, un petit gars de Villefranche-sur-Saône qui a choisi de vivre pleinement les passions qui l’animaient, sans craindre le regard de ceux qui pensent qu’une vie ne s’incarne qu’à travers un travail et une famille. Musicien avant tout, il découvre la montagne à la faveur d’une rencontre incongrue, celle d’un Italien, maçon et guide, qui lui enseigne l’escalade en échange de cours de violoncelle. Une découverte qui se transforme bientôt en passion et qui fera de la montagne un environnement privilégié pour son expression artistique. Car l’escalade ne sonne pas la fin de la musique, au contraire. Et c’est d’ailleurs comme musicien pour une brasserie de Chamonix qu’il se fait embaucher pour être au plus près des sommets, gagnant les parois du Mont-Blanc pour des escalades nocturnes une fois la nuit tombée et le restaurant fermé.

Mais la vie de Maurice Baquet, Momo pour les intimes, ne saurait se résumer à la montagne. Ses intérêts sont multiples, sa curiosité aiguisée et des ponts se construisent entre ses activités. Si le violoncelle lui a permis de rencontrer la montagne, la montagne le conduit bientôt au cinéma. Un univers dans lequel il entre par la petite porte, celle de cuisinier-porteur sur le tournage d’un film d’Henri Storck, Trois vies et une corde, avec Roger Frison-Roche en tête d’affiche et le refuge de Leschaux comme quartier général. Puis c’est la rencontre, à Paris, des joyeux drilles du groupe Octobre, qui promeuvent et font vivre un théâtre populaire aux accents révolutionnaires. Un théâtre qui quitte les grandes salles parisiennes pour s’installer dans les rues et les usines, qui s’écrit sans fioritures, assumant le parler des quotidiens miséreux et prolétaires, et qui ne rougit pas de parler de révolution. Maurice Baquet y fait la connaissance de Jacques Prévert, lequel lui ouvre les portes de la loge des acteurs. Et voilà Momo embauché sur des films d’Albert Valentin, de Marc Allégret, de Jean Renoir.

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« Violoncelle prend deux ailes » de Robert Doisneau.

Violoncelliste, grimpeur, acteur, Maurice Baquet n’en reste pas là. Car le cinéma le ramène bientôt à la montagne, cette fois pour lui faire découvrir le ski. La rencontre a lieu à Paris, à Boulogne. Alors qu’il travaille aux studios Billancourt sur le tournage du Crime de monsieur Lange, il croise la route d’Émile Allais, skieur fameux, champion olympique, future Gloire du sport. Rien que ça. Quelques discussions, un intérêt commun pour le bois, et Maurice Baquet s’inscrit pour les sélections de l’équipe de France de ski. Un échec, bien sûr, mais une expérience grisante qui lui donne définitivement le goût des descentes sur spatules.

Pendant la guerre, après une période terrible au front, Momo – qui aura tout de même réussi à transformer une unité de zouaves en orchestre improvisé – erre dans la France de l’Occupation et fait escale en Afrique, trimballant une pièce de théâtre qui rencontre un beau succès. Il joue aussi pour le cinéma et dans des music-hall parisiens, puis retourne à la montagne, à Chamonix, en 1943, pour le tournage de Premier de cordée, le film de Louis Daquin adapté du roman de Roger Frison-Roche. Maurice Baquet y incarne Boule, un rôle qui semble lui aller comme un gant et qui n’exige aucune doublure, même pour les scènes les plus exposées, Momo tenant à tout faire lui-même – et en ayant les compétences. C’est l’occasion de retrouver les Alpes, les sommets, mais aussi, surtout, d’échapper, pour quelques temps, à l’ambiance délétère et sinistre de l’Occupation nazie – quand bien même Vichy surveille le film. Quand la montagne, à nouveau, se fait refuge.

Après la guerre, l’on veut du rire, et Maurice Baquet se met en scène dans plusieurs comédies au cinéma, au premier rang desquelles figure la série des Pieds nickelés, adaptation pour le grand écran de la célèbre bande dessinée de Louis Forton. Et puis, toujours curieux, toujours avide de nouveaux horizons, Momo se lance dans une nouvelle aventure artistique, l’opérette, en incarnant un personnage du spectacle Andalousie, qui fait la gloire du genre à la fin des années 1940. Mais l’après-guerre marque surtout pour Maurice Baquet la naissance de deux belles amitiés, avec l’alpiniste et guide Gaston Rébuffat et avec le photographe Robert Doisneau. Avec le premier, il partage, outre des courses en montagne (et pas des moindres, avec, entre autres, l’ouverture d’une voie sur la face sud de l’aiguille du Midi – la désormais célèbre Rébuffat-Baquet), l’affiche du film Étoile et tempête, dans lequel il joue le rôle d’un amateur initié par le guide. Avec le second, il pose à plusieurs reprises devant l’objectif, se faisant le sujet de plusieurs séries de photos, dont une en pleine montagne – qui donne le célèbre cliché mentionné en début d’article. Ensemble, ils arpentent aussi New York et signent un livre, Ballade pour violoncelle et chambre noire. Quand les deux artistes ne se côtoient pas et qu’un océan les sépare, leur amitié se faufile dans les boîtes aux lettres, et la correspondance entre eux est conséquente (et aujourd’hui disponible chez Actes Sud).

Au final, Maurice Baquet aura multiplié les expériences, croisé et entremêlé les passions, faisant de sa vie une toile d’araignée sur laquelle il se déplaçait selon l’humeur, les envies, les opportunités. La montagne aura été un fil conducteur jamais abandonné, notre homme-orchestre trouvant toujours le moyen de la transformer en théâtre ou de la convoquer sur les planches, devant les caméras et les objectifs.

Guillaume

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