20170110_135018

Le Grand Laus ouvre la danse

Le plus dur en alpinisme, c’est le réveil. Être extirpé brutalement de ses rêves par une alarme ignoble ou un compagnon de cordée un brin plus matinal, sortir de sous sa couette bien chaude pour enfiler à la va-vite ses vêtements de montagne n’ont rien de très engageant. Et c’est généralement dans ces moments-là que l’on se demande pourquoi l’on part en montagne aujourd’hui… et que l’on en vient, parfois, à espérer qu’une météo horrible vienne nous obliger à retourner au fond du lit, alors même que la perspective de la course envisagée nous a excités pendant de longs jours jusque-là. Étranges, les réveils.

20170110_083916
L’hiver au pré de Madame-Carle. (Photo par Guillaume.)

Ce matin-là, quand Nico me réveille à 6 h 58 pétantes (deux minutes avant l’ignoble alarme !), dans sa petite maison de Champcella, je n’échappe pas à ce qui pourrait bien être, au final, un rituel. La difficulté à s’extraire du sommeil, les doutes qui surgissent, les angoisses qui se manifestent gentiment : tout ça se produit. Ça ne m’empêche pas de me lever et de le rejoindre pour un petit déjeuner à base de thé et de tartines au miel. Le programme du jour est calé depuis le week-end : cascade de glace du Grand Laus, au-dessus du pré de Madame-Carle, dans les Écrins. Un bon morceau de glace, 200 mètres de voie cotée D+, grade 4+.

20170110_102548
Ma pomme à l’assaut de la première longueur. (Photo par Nico.)

La voiture nous conduit jusqu’au pré, ou presque. Point positif du manque cruel de neige dans le secteur, la route continue bien après Ailefroide, là où l’hiver a plutôt tendance à la barrer dès Pelvoux – obligeant les grimpeurs à une longue, très longue, marche d’approche (en général, ils n’ont même pas l’idée d’aller là-bas). Le fond de l’air n’est pas très frais, et les doudounes peuvent rester dans le coffre. Le ciel, en revanche, se charge, ne s’autorisant encore que quelques éclaircies, qui nous permettent un court instant d’entrevoir le glacier Blanc, bientôt pris dans les nuages. L’ambiance est agréable, sereine : l’hiver, même encore un peu timide, est bien là. Le pré est recouvert de neige, de laquelle se détachent le chalet du refuge Cézanne, les arbres nus et, bien sûr, les masses de roche qui filent vers le ciel. L’enneigement léger des parois alentours permet de repérer au premier coup d’œil les cascades de glace, dans l’ensemble toutes plutôt bien formées, là où, d’habitude, l’on peine à les trouver quand elles se confondent dans le drap blanc qui, en cette période, devrait vêtir ces montagnes.

20170110_120633.jpg
Le Dahu en action dans la deuxième longueur. (Photo par Nico.)

Nous ne sommes pas les seuls, ce jour-là, à avoir des vues sur la cascade du Grand Laus. Nous croisons d’abord une cordée qui rebrousse chemin – pour cause de casque oublié – tandis qu’une autre est déjà à l’œuvre sur l’édifice. Une troisième nous talonnera tranquillement quelques heures plus tard. Avec Nico, nous décidons de temporiser un peu, histoire de laisser le temps à la cordée de se débattre avec la bête et d’éviter de s’exposer aux nombreux morceaux de glace qui se décrochent sous l’action de leurs piolets et de leurs crampons. Nous avons des casques, certes, mais un casque ne protège pas tout ; il est encore tôt, inutile de se presser. Nous en profitons pour faire un petit tour des lieux et nous poussons jusqu’à la cascade Fine y zyeuter les conditions. À ses pieds, une bonne grosse coulée de neige et de pierres nous rappelle que cette cascade est aussi le goulet de déversement du triangle de la Momie, juste au-dessus.

20170110_125951
Nico dans la dernière longueur. (Photo par Guillaume.)

Vers 10 h 30 bien passées, nous entamons enfin notre ascension. J’ouvre les hostilités, dans un élan assez incompréhensible d’enthousiasme pour cette première cascade de la saison. La première longueur n’est pas la plus compliquée de la voie, mais elle est assurément plus difficile qu’elle n’y paraît vue d’en bas ; surtout quand une mauvaise gestion des broches vous laisse en rade bien avant le relais. De quoi nourrir quelques angoisses devant le vide qui se creuse sous vos crampons, de se maudire d’y être allé direct en tête… juste le temps d’arriver finalement au relais, niché dans une petite « grotte » de glace. Là, les peurs s’envolent, l’enthousiasme revient – surtout à l’idée de passer ensuite en second. La suite, justement, est composée de deux longueurs beaucoup plus raides – la deuxième davantage que la troisième – et longues, qui obligent à trouver un peu de résistance physique au fond de soi. Encastrées dans un granite aux dalles peu engageantes (pas d’échappatoire possible sur les côtés !), elles sont magnifiques. La glace, elle, est bonne, un poil trop solide peut-être, mais suffisamment sculptée pour permettre des ancrages qui nous épargnent de devoir taper comme des forgerons. Elle offre une escalade assez fine au final, tout en mouvement, limite élégante.

20170110_133436
Le Dahu dans la dernière à son tour. (Photo par Nico.)

La neige s’invite bientôt au rendez-vous, gentille, mais plus abondante que les « quelques flocons » prédis par Météo France. Surtout, nous ne voyons plus grand-chose autour de nous, au loin. L’ambiance est là, posée. L’hiver, quoi. Nous sortons en haut de la cascade un peu avant 14 h 30, une centaine de mètres à marcher dans la neige et nous arrivons au niveau du seul et unique rappel exigé par la descente. Nous prenons le temps d’avaler une fougasse, de boire un thé bien chaud et d’évacuer l’idée, nourrie pendant le trajet, d’aller ensuite s’amuser sur la cascade de Pelvoux. Nous oublions aussi le projet, que j’avais évoqué la veille, de poursuivre au-delà de la cascade dans les gorges pour aller rendre visite au glacier de la Momie. Nous sommes rassasiés pour la journée, même un peu lessivés. C’est la reprise, normal quoi ! Et ce n’est surtout qu’un début, cet hiver 2016-2017 s’annonçant riche en bonne glace.

Guillaume

Petit bonus photos

20170110_083923
Matinée d’hiver chez Madame-Carle. (Photo par Guillaume.)
20170110_084925
La cascade du Grand Laus se dévoile. (Photo par Guillaume.)
20170110_090728
Plus haut, dans les nuages, se cache le glacier Blanc. (Photo par Guillaume.)
20170110_131017
Dernière longueur du Grand Laus. (Photo par Guillaume.)
20170110_142815
À la sortie de la cascade. (Photo par Guillaume.)
20170110_145349
Premier et unique rappel de descente… (Photo par Guillaume.)

 

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s