Au-delà des « frison-rocheries » (ou Jeu de mort sur l’Eiger)

Dans la littérature de montagne, il y a les récits d’ascensions, les biographies, les réflexions plus ou moins philosophiques, plus ou moins lourdingues ou convenues, que l’on tisse à partir de ses expériences en altitude. Et il y a la fiction. L’on connaît (trop), en la matière, l’œuvre de Roger Frison-Roche, qui sent un peu la naphtaline et qui pêche un chouïa par niaiserie ; le reste est, souvent, plus méconnu. Il semblerait que, chez les grimpeurs, l’on préfère le vécu aux narrations imaginaires ; le goût du récit se disant « vrai », de l’histoire « réelle », permettrait ainsi de vivre la lecture avec davantage d’émotions, de sensations. Peut-être aussi – surtout ? – que le roman se prête moins au voyeurisme.

Toujours est-il que l’on aurait tort de se cantonner aux seuls récits d’expériences vécues dans la chair. Le roman de montagne n’est pas forcément synonyme de balourdise romantique ou de drame englué dans le pathos. Le penser serait prendre le risque de passer à côté de belles choses, au premier rang desquelles figure un petit chef-d’œuvre : La Sanction. Publié en 1972, il est signé de Trevanian, pseudo d’un Américain auréolé de mystère qui livrait alors avec ce titre son premier roman.

L’histoire de cette Sanction tourne autour d’un personnage, Jonathan Hemlock, professeur d’art à l’université qui arrondit ses fins de mois – rendues difficiles par une passion dévorante pour l’acquisition de tableaux de peintres célèbres – en revêtant, de temps à autre, l’uniforme d’assassin pour le compte d’une organisation secrète gouvernementale : le CII. Alors qu’il décide de se ranger des flingues pour ne plus passer son précieux temps qu’à contempler sa riche collection, le CII lui confie une ultime mission : intégrer une expédition d’alpinistes désireuse de s’attaquer à la face Nord de l’Eiger et tuer l’un des membres de la cordée. Jonathan Hemlock étant un alpiniste amateur de renom, qui fait souvent la une des magazines (au grand bonheur de ses élèves), la perspective de cette course sur les flancs de l’Ogre suisse l’excite plus qu’elle ne l’angoisse. Seul souci, et non des moindres : il ne sait pas lequel des trois grimpeurs qui l’accompagnent est la cible.

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Clint Eastwood en posture délicate dans son adaptation de « La Sanction ».

Les enjeux ainsi posés, Trevanian s’attache, tout au long du roman, à détricoter tous les codes du roman d’espionnage classique, et à s’amuser avec, sans jamais vraiment les mépriser, conscient de l’héritage qu’ils portent. Personnages, univers, situations, dialogues : tous passent à la moulinette de l’humour – noir -, de l’ironie et de la référence. Mais ce jeu avec les codes, cet hommage décalé à un genre populaire qui fit le bonheur des libraires et des kiosques de gare, ne sont pas pour autant le cache-misère d’une narration molle et pauvre. Et c’est là toute la finesse de cette Sanction, qui réussit le pari de donner à lire un roman d’action haletant, cimenté par un suspense savamment entretenu, tout en portant un hommage et une « réflexion » – plutôt un regard – sur les codes et la mythologie d’une littérature directement produite pour le marché.

Question montagne, l’on n’est pas en reste. Trevanian connaît le petit monde de l’alpinisme – il n’est d’ailleurs pas exclu qu’il l’ait lui-même pratiqué – et le montre, sans pour autant transformer le roman en un pompeux catalogue de références qui étalerait ses connaissances. Là encore, tout est amené avec tact, bien placé, bien dosé. Le récit de l’ascension n’a rien à envier à un article de magazine s’attachant à relater du vécu, et les descriptions de la montagne sont riches de détails, d’impressions et de sentiments. De la montagne, mais aussi du petit landernau de Grindelwald qui s’agite au pied de l’Eiger. Là, le portrait qu’en peint Trevanian est incisif, sans concession, moquant aussi bien les touristes qui viennent en masse admirer la mise à mort des hommes qui s’échinent sur cette terrible face Nord que les commerçants qui ont su faire de ce voyeurisme une lucrative marchandise. Chacun en prend pour son grade, et seuls les alpinistes y échappent, quoi que ceux qui les incarnent dans le livre n’ont rien de très reluisants non plus, pour beaucoup pétris de condescendance, d’orgueil et de surestime de soi – comportements largement déterminés par leur classe sociale.

5973-cover-sanction-5846a1d31214fAbsolument remarquable, ce respectueux dynamitage du roman d’espionnage classique avait tous les éléments pour faire un bon film de cinéma. Et le film vit d’ailleurs le jour très vite, en 1975. Réalisé par Clint Eastwood (qui y incarne Hemlock, avec le talent qu’on lui connaît dans ses meilleurs jours), La Sanction reçoit un accueil très favorable à sa sortie et, aujourd’hui encore, il ne manquera pas de divertir les passionnés de montagne, qui, le temps d’un week-end poisseux, sauront y trouver de quoi satisfaire leurs envies pressantes d’altitude. « Divertir » seulement, toutefois, car le résultat final n’est vraiment pas à la hauteur du roman, Clint Eastwood passant ici complètement – ou presque – à côté de  ce roman qui, dans l’ironie et le décalage, questionne son support et son style. Dommage. Pour l’anecdote, il semblerait que, pour le besoin des scènes d’alpinisme, Clint Eastwood aurait rencontré et discuté avec Reinhold Messner lui-même pendant le tournage (1), bénéficiant, dit-on, de conseils techniques. Dans les situations de grimpe, les acteurs étaient de toute façon doublés par des grimpeurs émérites, dirigés par Dougal Haston, alpiniste écossais alors fraîchement revenu d’expéditions sur la face sud-ouest de l’Everest. Ces conseils et cet encadrement de premier ordre expliquent sans doute que, dans le film, les quelques scènes d’escalade et d’alpinisme sont plutôt crédibles, loin des errements spectaculaires de certaines grosses productions hollywoodiennes. Lors du tournage, la réalité se rappela cependant brutalement à la fiction, lorsque David Knowles, alpiniste écossais de 27 ans qui assurait une des doublures, fut tué par une chute de pierres… De quoi, peut-être, faire de ce film une œuvre de fiction enfin susceptible de séduire les amateurs de vécu… ou les voyeurs ?

Guillaume

  1. Reinhold Messner évoque brièvement cette rencontre dans son dernier ouvrage, Le Sur-vivant (éditions Glénat, 2015), page 185.

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4 réflexions sur “Au-delà des « frison-rocheries » (ou Jeu de mort sur l’Eiger)

  1. Je viens de lire « On the Rock again », l’autobiographie de l’alpiniste britannique Martin Boysen qui était des expéditions sur la face de l’Annapurna en 1970 et la face sud-ouest de l’Everest en 1975. Il a également fait partie de l’équipe d’alpinistes présents sur ce film. Son rôle était de doubler l’acteur Reiner Schöne. Il donne quelques anecdotes à ce sujet dans son livre : http://www.lulu.com/shop/http://www.lulu.com/shop/martin-boysen/on-the-rock-again/paperback/product-23014719.html

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    • Son rôle principal était la doublure de Schöne mais il a effectivement doublé brièvement Clint sur la fin du tournage (tu m’as obligé à relire tout le chapitre, espèce de Dahu !). C’est Dougal Haston (un autre des premières de la face sud de l’Annapurna et de la face sud-ouest de l’Everest) qui dirigeait les alpinistes sur le tournage.

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