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Et Jack Lee Thompson dévissa dans les Pyrénées

Eh non, les passeurs ne sont pas toujours les individus odieux, opportunistes et sans scrupule que l’on nous présente à longueur de médias. Pendant la Seconde Guerre mondiale, par exemple, des Espagnols, des Français, des Basques ont risqué leur vie pour faire traverser les Pyrénées à des personnes se trouvant en danger d’un côté comme de l’autre de la frontière : des Juifs, des résistants « grillés », des aviateurs alliés échoués en zone ennemie, des militants et des prisonniers antifranquistes. Pour certains, anarchistes ou communistes, c’était la suite logique de leur engagement politique contre le fascisme espagnol après la victoire de Franco, pour d’autres, c’était un devoir de solidarité vis-à-vis duquel ils ne souhaitaient pas se dérober. Durant ces délicates missions de traversée clandestine, le danger pour les passeurs et les passés était double : se faire prendre par les autorités (qu’elles soient nazies, françaises ou franquistes) ou se tuer dans la montagne, territoire hostile, notamment en hiver – saison qui n’a pas toujours découragé les candidats au passage. Les témoignages recueillis par les historiens et les militants à propos de ces épopées décrivent l’ampleur de la difficulté et des souffrances endurées, en raison de conditions climatiques souvent capricieuses, d’un équipement très rudimentaire, mais aussi de la peur, qui, chevillée au corps, donnait une toute autre dimension à ces traversées montagneuses.

Cette histoire – à laquelle je m’étais intéressé à l’époque où je fréquentais les bancs de l’université –, un film nous l’a partiellement rappelée en 1978 : Passeur d’hommes, de Jack Lee Thompson (titre original : The Passage). Sur un scénario de Bruce Nicolaysen – qu’il a lui-même tiré de son propre roman Perilous Passage (1976) –, il raconte l’histoire d’un berger basque (interprété par Anthony Quinn) chargé par les Alliés de faire passer en Espagne un certain Bergson (James Mason), professeur américain traqué par les nazis. Une mission que le berger accepte plus ou moins à contre-cœur, visiblement plus inquiet pour ses moutons que pour la survie de ce scientifique, et qu’il n’aura de cesse de regretter pendant la première moitié du film, d’autant que de nouveaux candidats au passage s’ajoutent bientôt au professeur : sa femme, son fils et sa fille… Autant de freins à leur fuite, déjà sérieusement mise à mal par le zèle fanatique d’un officier SS lancé à leurs trousses.

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Malcolm McDowell dans la sale peau du SS Berkow.

S’il permet de mettre en lumière un aspect souvent oublié de l’histoire de la Seconde Guerre mondiale, Passeur d’hommes n’en demeure pas moins un film mineur, parfois à la limite du mauvais. Son réalisateur, Jack Lee Thompson, n’est du reste pas connu pour la qualité homogène de sa (longue) carrière cinématographique, passant en moins d’un an d’une monstruosité comme le célébrissime Canons de Navarone (1961) à une belle réussite comme Les Nerfs à vif (1962)… En réalité, ce Passeur d’hommes ne vaut le détour que pour la superbe interprétation de Malcolm McDowell, ici dans la peau du SS Von Berkow, homme sadique, maniaque et maniéré, personnage le plus intéressant, le mieux écrit et le mieux campé du film. Si bien, d’ailleurs, que Quentin Tarantino le recyclera dans son Inglorious Basterds (2009) en la personne du SS Hans Landa (joué par Christoph Waltz avec une partition – trop – similaire à celle de McDowell). En dehors de ce SS, il n’y a pas grand-chose, sinon de la déception… Anthony Quinn jure ici par son jeu maladroit et peu crédible, sans doute rendu difficile par la pauvreté de son personnage, pourtant censé figurer au rang de protagoniste. Quant à James Mason et Christopher Lee (dans la peau d’un Tzigane qui finira brûlé vif), ils ne bénéficient pas non plus, hélas, de rôles susceptibles de les mettre en valeur, personnages secondaires mais surtout effacés, à l’écriture plus que bâclée. Et que dire de la grande Patricia Neal, ici réduite au rôle de la vieille bonne femme incapable d’avancer dans la neige, boulet humain qui ne trouvera sa rédemption que dans le suicide… Quel gâchis, n’est-il pas ?

Au-delà de ces échecs et bévues qui saccagent le film, reste les montagnes, les paysages, Passeur d’hommes ayant essentiellement été tourné en extérieur, dans les Hautes-Pyrénées, qui, pour l’occasion, avaient revêtu leurs beaux manteaux blancs. Dommage que Jack Lee Thompson ne sut en tirer profit… Mais que veux-tu, camarade, ainsi va la vie.

Guillaume

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