Une rencontre avec la reine de l’Oisans

Directe sud du Grand Pic de la Meije, voie Allain-Leininger (Écrins)

Pas facile de faire le récit de cette ascension de la Meije, tant je voudrais qu’il puisse au mieux traduire les sentiments qui m’ont accompagné tout au long de ce voyage extraordinaire. La Meije est la montagne qui m’a toujours le plus fasciné, dans les Alpes comme dans le reste du monde, allant jusqu’à habiter certains rêves – jamais dramatiques. Pourquoi ? D’abord pour son allure, superbe, délicate, élégante. Tout est beau dans la Meije, qu’il s’agisse de son versant nord – qui semble filer vers le ciel à toute allure, et où la roche se pare de beaux glaciers – ou de sa face sud, cette incroyable muraille de granite et de gneiss, à la plastique si particulière, si atypique, qui vient fermer le long vallon des Étançons. Ensuite, parce qu’elle règne sur l’Oisans, pays qui m’est devenu très cher, pour son précieux aspect sauvage et pour avoir vu mes premiers pas en alpinisme. Et, contrairement à bien d’autres montagnes, elle ne légitime pas ce trône par son altitude : avec ses 3 983 mètres, elle n’est que le deuxième sommet de l’Oisans, dominé par le pic Lory (4 088 mètres), une des antécimes de la barre des Écrins.

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Au bout du vallon des Étançons, la face sud de la Meije se dessine. (Photo par Guillaume.)

Ce titre de reine, la Meije le tient non seulement de sa superbe, mais aussi de la belle résistance qu’elle a su opposer à ceux qui, avec force logiques guerrières, tentèrent de conquérir – c’est le verbe qu’on utilisait jadis – son sommet. De fait, la Meije fut la « Grande Difficile », l’un des « derniers grands problèmes des Alpes », contre lequel les alpinistes du xixe siècle essuyèrent de lourds et constants échecs. Il fallut attendre le 16 août 1877 pour qu’elle accepte que des hommes viennent fouler sa couronne avec leurs brodequins cloutés. Ces quelques élus s’appelaient alors Pierre Gaspard – paysan-guide de La Bérarde –, son fils Pierre et le baron cévenol et huguenot Henri Emmanuel Boileau de Castelnau. Tous les trois étant originaires de l’Hexagone, leur victoire résonne aujourd’hui comme l’acte de naissance de l’alpinisme français… considération cocardière dont je fais, pour ma part, bien peu de cas. Cet été 1877, ces trois compagnons gravirent la Meije jusqu’à son sommet par la face sud, alors que la plupart des tentatives s’étaient jusque-là échinées à parcourir, en vain, son versant nord. La voie normale qu’ils ouvrent ainsi – qui passe par l’arête du Promontoire et le glacier Carré avant d’attaquer le bastion sommital – est aujourd’hui très fréquentée, chaque année, par des alpinistes du monde entier, qui, pour la plupart, poursuivent ensuite leur voyage sur l’arête est, évoluant sur le fil des dents jusqu’au doigt de Dieu : c’est la célèbre traversée de la Meije (la « Chevauchée fantastique », comme l’appelle Fredi, le sympathique gardien du refuge du Promontoire).

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La face sud de la Meije avec, au centre, le Grand Pic. (Photo par Guillaume.)

Ce mercredi 7 septembre 2016, Nico et moi n’empruntons pas ce bel itinéraire : plutôt que de traverser les arêtes de la reine, nous décidons de gravir le Grand Pic par la directe sud, une voie ouverte le 21 août 1935 par Pierre Allain et Raymond Leininger. Là aussi, l’histoire mérite d’être évoquée, car, quand l’on parcourt cette voie aujourd’hui, il est impossible de ne pas se mettre à la place des ouvreurs de l’époque. Les montagnes comme la Meije, leurs voies, leur sommet ont des résonnances historiques qui achèvent de leur donner une dimension particulière, exceptionnelle, à côté de laquelle il serait dommage de passer. Cette directe sud, qu’on appelle désormais communément « la Pierre-Allain » (mais où est passé Raymond ?), propose 800 mètres d’escalade sur le flanc sud du Gand Pic, en un cheminement qui tente d’aller au plus simple (essentiellement du IV soutenu avec de beaux passages en V+, délicats à souhait). C’est une course d’alpinisme de belle ampleur, engagée, plutôt homogène dans la difficulté, sur un très bon rocher – d’abord du beau granite abrasif puis du gneiss. Si Pierre Allain et Raymond Leininger ont donné leur nom à cette voie, la moitié avait déjà presque été parcourue un an auparavant, en 1934, par Maurice Fourastier et Henry Le Breton, avant que ceux-ci ne s’arrêtent en-dessous des vires du glacier Carré, après une dispute au sujet d’une histoire de hissage de sac… En septembre 1934, Pierre Allain, Jean Leininger (le frère de Raymond) et Jean Vernet s’y engagèrent à leur tour, avec l’idée de terminer la voie, et de voler la vedette à l’irascible Fourastier. Mais, arrivés aux vires du glacier Carré, Leininger et Vernet décidèrent que l’itinéraire direct s’arrêtait ici et proposèrent d’accéder au sommet en rejoignant, par le glacier, l’arête sud-ouest. Pierre Allain, jeune Parisien ambitieux venu en Meije désespéré par le mauvais temps chamoniard, était le seul qui voulait continuer dans la face sud, désireux d’ouvrir une vraie directe, la plus rectiligne possible. Mais, mis en minorité, il se plia à la décision des deux Jean et s’échappa avec eux par le glacier Carré. Le sentiment d’inachevé dut le travailler sérieusement puisque, l’année suivante, le 21 août 1935, il retourna en Meije – cette fois avec Raymond Leininger – pour réaliser la voie jusqu’au sommet du Grand Pic. Quelques semaines plus tôt, les deux alpinistes avaient ouvert la face nord du Petit Dru, au Mont-Blanc. Cette fois-ci, sur la Meije, il ne fut bien sûr pas question de s’arrêter en cours de route et la cordée parvint au sommet en restant en face sud. La directe était définitivement ouverte et obtint, pour la postérité, le nom de « voie Allain-Leininger ». Quand on raconte cette ouverture, l’on dit aujourd’hui que les deux alpinistes n’avaient emporté avec eux que trois pitons… Reste à savoir s’il dépitonnaient au fur et à mesure de leur progression ou s’ils n’ont vraiment planté que trois de ces bouts de ferraille, en ce cas une bien maigre assurance.

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Nico dans la voie Allain-Leininger. (Photo par Guillaume.)

Quatre-vingt-un ans plus tard, le mercredi 6 septembre 2016, Nico et moi quittons La Bérarde, vers 15 heures, et remontons l’interminable vallon des Étançons jusqu’au refuge du Promontoire. Sur le trajet, je jette régulièrement des coups d’œil mi-anxieux mi-enthousiastes à cette face sud du Grand Pic qui nous attend le lendemain. Je retrouve aussi la belle arête ouest du pic Nord des Cavales, parcourue l’an dernier avec Éric. Nous arrivons en fin d’après-midi au refuge, où Nathalie nous accueille bien chaleureusement, et nous troquons deux pains ramenés de la vallée dans nos sacs contre deux verres de jus de pomme bien agréables après cette montée épuisante. Le petit refuge est bien bondé, et cosmopolite : des Italiens, des Anglais, des Français. Jean-Michel Cambon et sa bande, à l’œuvre pour quelques jours sur la Meije pour rééquiper des voies ouvertes il y a des années, mettent l’ambiance. Du haut de mes 28 ans, je me dis, en entendant parler et rigoler ces « petits vieux encore bien jeunes », qu’il me reste de belles années de grimpe devant moi. C’est le genre de personnes, pleines de vie, qui donnent de la motivation. Après le dîner, nous filons aux dortoirs, avec, en ce qui me concerne, le vain espoir de trouver le sommeil : l’engagement du lendemain, le concert de ronflements et le ramdam des Italiens m’empêchent de fermer l’œil avant 2 heures du matin. Et, deux heures et demie plus tard, Nathalie vient sonner le réveil.

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La voie Allain-Leininger dans un océan de roche. (Photo par Guillaume.)

Ce jour-là, Nico et moi sommes les seuls à nous engager dans la voie Allain-Leininger ; c’est une bonne chose, nous aurons tout le temps de traîner… Le petit déjeuner avalé, nous descendons du refuge et nous remontons le long névé jusqu’à l’attaque de la voie, au niveau de la rimaye. Il est presque 6 heures, il fait encore nuit noire, et nous commençons l’escalade à la seule lumière de nos frontales. Il est bon de retrouver les sensations de la grimpe, qui permettent aux angoisses nourries pendant l’approche de s’évanouir aussitôt. Le rocher est froid, les mains encore un peu engourdies, mais les premières longueurs déroulent bien. Nous traversons la « cascade » – qui a l’amabilité de ne pas trop nous tremper –, remontons un petit dièdre qui achève de nous sortir de la torpeur matinale et nous débouchons sur le fauteuil, que nous traversons à grandes enjambées (ou presque…) jusqu’à une petite plate-forme, rampe de lancement des vraies difficultés de la voie. Le soleil se lève à l’est, et il va falloir attendre encore quelques heures avant qu’il ne vienne réchauffer l’océan de roche sur lequel nous évoluons. Bien que les passages difficiles s’annoncent, nous décidons de garder les grosses et de laisser les chaussons au fond du sac. Double avantage : nous évitons de martyriser nos petits pieds fragiles (c’est qu’il reste encore de nombreuses heures d’escalade !) et nous ajoutons un peu de piment au projet.

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Les dents de l’arête est de la Meije, avec le doigt de Dieu. (Photo par Guillaume.)

Arrivés aux vires du glacier Carré, après avoir remonté une très belle cheminée, l’idée de nous échapper pour rejoindre la voie normale ne nous traverse même pas l’esprit. Et nous avons du mal à comprendre comment les deux Jean de 1934 avaient pu s’y résoudre… Les deux longueurs en V+ achèvent de nous convaincre qu’il aurait été dommage de quitter la voie pour retrouver l’arête sud-ouest : l’escalade est très belle, fine, un vrai bonheur. Un vrai bonheur même si, pour ma part, l’altitude commence à se manifester : le souffle est plus court, la récupération plus lente. La progression aussi, évidemment. Mais tout va bien… Parvenus à la brèche, après avoir remonté un couloir tranquille, de fortes bourrasques de vent nous accueillent : on ne s’entend plus parler, on sort les vestes, on met les capuches. Un temps, un petit découragement me saisit : nous ne sommes plus très loin de la fin, mais ça semble encore loin. Et pas question, bien sûr, de faire demi-tour. Les difficultés sont derrière nous, et je m’accroche à ce constat pour trouver encore des forces et déboucher au sommet. Un beau moment, avec un panorama à 360 degrés : le massif des Rousses, le mont Blanc, les Écrins (et son incroyable face nord chargée de glace, de séracs et de neige)… C’est la réalisation d’un rêve, la satisfaction d’avoir grimpé une voie d’ampleur et d’avoir surmonté les angoisses, l’abattement, mais aussi les moments d’excitation parfois malvenus. Seulement, la course n’est pas terminée, et il reste encore un gros morceau : la descente par la voie normale. Une course à part entière, longue (quatre heures), faite de multiples rappels, de désescalades, de marche sur glacier… jusqu’au refuge. Cette descente m’achève littéralement, je suis vidé, épuisé ; mais Nico, lui, assure toujours, et tranquillise les passages de désescalade parfois impressionnants. Nous arrivons au refuge du Promontoire vers 18 h 30. Le temps d’un soda, de ranger les affaires et de s’asseoir quelques minutes et nous revoilà déjà en marche, cette fois en direction de La Bérarde. Nous redescendons le vallon des Étançons avec la tombée de la nuit, le sentier éclairé à la frontale. La marche ne semble jamais vouloir finir, mais, vers 21 heures, nous apercevons enfin les lumières des lampadaires de La Bérarde. C’est fou le soulagement que me procurent ces petites loupiotes… La course en Meije est bel et bien finie : nous sommes fatigués mais conquis.

Guillaume

Petits bonus photos :

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Le glacier des Étançons. (Photo par Guillaume.)
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Dans la voie Allain-Leininger. (Photo par Guillaume.)
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Du sommet de la Meije, vue sur les Écrins. (Photo par Guillaume.)
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Du sommet de la Meije, vue sur les Rousses. (Photo par Guillaume.)
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Au sommet de la Meije, à la recherche du premier rappel. (Photo par Guillaume.)

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