Sur les Jorasses, entre amis

En 1975, la sixième édition du Festival des Diablerets, en Suisse, récompensait de son Grand Prix un documentaire signé Dominique Martial et intitulé Les Jorasses : aux limites de l’absurde. Tourné l’année précédente, il relate l’ouverture, en plein hiver (du 19 au 27 janvier 1974), de la voie La Directe de l’amitié, débouchant au sommet de la pointe Whymper (4 184 mètres), en face nord des Grandes-Jorasses, dans le massif du Mont-Blanc. Les auteurs de cette élégante mais difficile ligne de mixte (1 100 mètres de voie, cotée VII, M7/A3, 90° en glace) ? Yannick Seigneur, Marc Galy, Michel Feuillarade et Louis Audoubert. Quatre amis qui grimpent la clope au bec, en bavardant de tout et de rien, avec, pour certains, cet agréable accent chantant qui fait s’évanouir toute la gravité d’une telle ascension. 

Le documentaire de Dominique Martial, récemment mis en ligne sur YouTube (et partagé par TVMountain), est un petit film sans prétention mais avec beaucoup de qualités. Cru, débarrassé de tout le bardas dramatico-héroïque habituel, il suit cette belle aventure avec le souci de capter des instants vrais. Ces moments de vérité, il les dérobe discrètement (la caméra se fait clairement oublier) et les donne à voir aux spectateurs qui, dès les premières minutes, embarquent en compagnie des alpinistes, riant avec eux de leurs blagues, stressant au passage de la rimaye, sentant presque le vide quand ils sont suspendus à un piton au-dessus de plusieurs centaines de mètres de gaz. Sur une heure vingt de film, accompagné par une bande-son surprenante (entre Jean Ferrat et musiques de westerns italiens), on suit ainsi leur lente progression sur la montagne (onze jours de course !), leurs faux débats sur les Alpes et les Pyrénées (Michel Feuillarade et Louis Audoubert sont des pyrénéistes), leurs boutades au moment du bivouac, le soir, à la lumière d’énormes frontales. Régulièrement, quelques intermèdes nous renvoient brutalement dans la vallée – chaude et confortable –, dans la chambre de l’épouse inquiète d’un des alpinistes, dans l’église de celui qui, outre les montagnes, aime Dieu et le Christ, dans le bureau du Baron, en charge de transmettre les prévisions météo. Parfois (pas très bien) jouées, ces scènes apparaissent d’abord assez maladroites. Puis, au final, on y prend goût, d’autant que, souvent très drôles, elles participent pleinement au fort capital sympathie de ce film.

Car ce film est bien, avant tout, éminemment sympathique – et il n’y a rien de péjoratif dans cette appréciation, au contraire. Loin des mises en scène de la souffrance, de la peur, de la folie, la montagne n’est pas ici présentée comme une épée de Damoclès qui menace à chaque instant de précipiter dans la mort les alpinistes qui osent la parcourir. Aux limites de l’absurde est l’histoire d’une amitié, et non celle d’un combat, d’une bataille, aussi hostile puissent être les Grandes-Jorasses, et la raideur de sa face nord, en plein hiver. Plutôt que des alpinistes qui endurent péniblement le martyre pour rien du tout, on suit une bande d’amis qui grimpent pour se retrouver et partager ce qu’ils aiment et les anime. L’essentiel de la pratique, en somme.

Guillaume

Photo de une : la face nord des Grandes-Jorasses par Jonathan Griffith.

2 réflexions sur “Sur les Jorasses, entre amis

  1. Merci Guillaume de votre article sur mon film « Jorasses aux limites de l’absude »,
    critique que je partage après 41 ans de silence dans la rimaye des films de montagne.
    À l’époque, j’avais 23 ans et c’était mon premier film.
    Un seul regret, la copie est pourrie et je ne sais qui l’a mis en ligne sans m’en informer.
    Bien à vous,
    Dominique Martial

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  2. Merci Guillaume de votre article sur mon film « Jorasses aux limites de l’absude »,
    critique que je partage après 41 ans de silence dans la rimaye des films de montagne.
    À l’époque, j’avais 23 ans et c’était mon premier film.
    Un seul regret, la copie est pourrie et je ne sais qui l’a mis en ligne sans m’en informer.
    Bien à vous,
    Dominique

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