Auyantepuy, une montagne dans la jungle

Remarqué, à juste titre, pour son très beau premier roman, Le Voyage d’Octavio (Payot & Rivages, 2015), Miguel Bonnefoy, écrivain francophone aux origines chilienne et vénézuélienne, revient tambour battant avec un nouvel ouvrage, Jungle, paru début 2016 aux éditions Paulsen. Cette fois, l’auteur abandonne la fiction et épouse un autre genre de récit, celui de l’expédition. Avec, d’emblée, une mise en garde engageante : « Nulle référence littéraire, nulle réécriture. Pas de noms latins, pas d’antiquités. Seulement la saveur de la terre première. »De retour au Venezuela, Miguel Bonnefoy a taillé ce livre dans une roche particulière : dans le grès d’Auyantepuy, montagne du Sud-Est du pays, sise dans la municipalité de Gran Sabana, au cœur d’une jungle tropicale qu’elle domine du haut de ses 2 535 mètres d’altitude. Une montagne, celle du Diable, que l’auteur gravit et traverse, et de laquelle il redescend par une série de rappels effectués aux abords de la plus haute cascade du monde (Kerepakupai Venà, plus de 900 mètres de chute !). L’aventure s’étale sur quatorze jours, en compagnie de quatorze gaillards bravaches : des porteurs, des guides, un cinéaste. L’auteur, lui, n’a aucune expérience de ce type d’aventures et c’est sans la moindre préparation physique sérieuse qu’il s’enfonce dans cette jungle montagneuse et sauvage, enivré par l’ambiguïté des sentiments qu’il éprouve en l’imaginant puis en la parcourant. Car l’itinéraire est peu fréquenté, et Miguel Bonnefoy sait qu’il pénètre dans un territoire que peu de gens ont foulé, où l’engagement est réel, la civilisation lointaine, et où les Kanaimas, ces invisibles gardiens de la montagne qui peuvent prendre possession des corps fatigués et usés, rodent derrière les arbres.

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Kerepakupai Venà, la plus haute cascade du monde. (Photo trouée sur Goodwp.com.)

Jungle est un livre court, qui, avec une langue très littéraire – certains diront peut-être « trop littéraire » –, raconte l’essentiel, touche au cœur, en évitant deux écueils : l’autodérision – dont souffrent trop, à mon sens, les récits d’aventure contemporains – et l’egotrip pompeux habité par un exotisme colonial. Miguel Bonnefoy parle de lui, de ce qu’il vit, de ce qu’il ressent, de ses colères, de ses émerveillements pour mieux raconter la jungle, du moins sa jungle, au sein de laquelle il recherche quelque chose, sans jamais vraiment savoir quoi. La construction d’une identité ? Un univers susceptible de réenchanter la modernité ? Une épreuve pour marquer l’entrée dans une maturité (celle de l’écrivain, du voyageur, de l’homme) ? De nouveaux mots, de nouvelles réalités pour écrire, pour décrire ? On cherche avec lui, plongé dans la jungle en compagnie de ces êtres de papier et les esprits qui la travaillent. On réfléchit aussi, habité par cette même quête sans objet, ramené de temps en temps sur son fauteuil par une chute, une angoisse, une descente vertigineuse. Et on arrive à la dernière page, le 122e, avec l’envie de poursuivre ce voyage, en amenant ces souvenirs de lecture, ces mots sculptés dans la fatigue, parcourir un sentier de montagne, une moraine, une arête rocheuse, un couloir de neige et de glace, une longue paroi de granite. À chacun sa jungle.

Guillaume

Peinture en tête d’article : Auyantepui from Kavac (Oil painting on canvas. Tepuis and Skie Series. 30×50 cm. © By Carolina Bertsch. 2014).

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