Les secrets des montagnes de la Mandragore

Quatrième livraison de la chronique littérature jeunesse de la librairie itinérante Contes & Éprouvettes. Montagnes, pays étranges, magie et politique au programme ! Que demander de mieux ?

[Album]
« Les Montagnes de la Mandragore »

Voici l’un des récits (le septième) tiré de L’Atlas des géographes d’Orbae. L’auteur et illustrateur en est François Place, qui occupe une place de tout premier choix en matière de littérature jeunesse. L’Atlas des géographes d’Orbae se compose de trois livres qui présentent vingt-six pays ; la forme de chaque pays est donnée par l’une des vingt-six lettres de l’alphabet (1).

L’histoire de cet album-là ? Voici ce qu’en dit l’éditeur : « Nîrdan Pacha, l’ingénieur cartographe du sultan Khâdelim le Juste, part en expédition pour percer le secret des montagnes de la Mandragore, gardées par d’innombrables tours de veille. Toutes les tentatives de cartographier cette province ont échoué jusque-là, si bien qu’elle constitue une terra incognita, une tache blanche, où aucune route, aucun pont n’est répertorié. Perdu dans ce dédale de sombres vallées et de profondes rivières, Nîrdan Pacha demande son chemin à un braconnier à la main tordue. Celui-ci deviendra son guide dans cet univers énigmatique. L’ingénieur cartographe épris de rationalisme y sera confronté aux mystères de la nature, à la sorcellerie des mandragores. » En reviendra-t-il jamais ?

Ce texte nous conduit à la limite de l’album, du conte et de la fable. Il nous présente une alliance entre la nature (la montagne) et l’autochtone contre l’étranger qui arrive en émissaire du pouvoir central dans l’intention de repérer, encadrer, policer…

9782203554023

« Aucun étranger n’a foulé le sol sacré des montagnes de la Mandragore. Toi-même, avec ta pauvre carte et tes armées d’arpenteurs, tu n’arrives pas seulement à t’en approcher. Crois-tu vraiment que ce chiffon de papier te donne un droit sur ce pays ? […] Je vais t’emmener sur les montagnes, Nîrdan Pacha, et tu feras tes relevés, et tu n’auras rien vu. Ce pays n’a qu’une porte et j’en détiens la clef. […] La montagne se défend. Je sais à l’avance les éboulements, je prévois les orages et les crues… »

« Il serrait dans sa main gauche une sorte de racine et psalmodiait une prière :
– La montagne est remplie d’expérience. Pensive, elle fait silence et regarde en bas… »

« Nîrdan Pacha, tu ne pourras pas revenir. La montagne est vivante, elle va profiter de l’hiver et de son manteau blanc pour détruire sous les avalanches le chemin que tu as suivi. »

Au-delà du conte, magnifique, on ne peut s’empêcher de voir une belle métaphore sur les enjeux de pouvoir, sur la colonisation de contrées lointaines, sur l’aménagement intempestif et abusif de certains de nos territoires. Laissons parler le texte : «  Crois-moi, Taliz, sans cartes, pas de frontières ni de lois. […] Tel est le gigantesque pouvoir des cartes. Elles donnent à ceux qui les utilisent la maîtrise du temps et de l’espace. »

Les échanges entre le géographe, émissaire du sultan, et le gouverneur de la province de Mandragore sont éloquents :

« Nîrdan Pacha exigeait des explications, il n’en finissait pas d’énumérer les avanies subies par les officiers du ministère des Territoires : courriers retardés, rapports oubliés, maladies suspectes, accidents trop fréquents pour être naturels ! Cette province multipliait les obstacles à la campagne de cartographie. Elle avait pourtant tout à y gagner, puisque le tracé des nouvelles routes l’aiderait à sortir de son isolement.

– Nîrdan Pacha, tu devrais sortir plus souvent de tes palais. On est ici en pays mandarg ; la province que je gouverne est divisée en fiefs, en milliers de parcelles imbriquée les unes dans les autres. Et les beys qui règnent sur ces poussières d’empire sont d’autant plus fiers qu’ils sont pauvres. Ce sont des dogues prêts à mordre pour un champ grand comme la moitié d’un tapis de selle, pourvu qu’il ait appartenu à leur grand-père. Ils sont durs avec leurs paysans et leurs bergers, violents au-delà de toute mesure avec les étrangers. Ils ne veulent ni de tes routes ni de tes ponts, parce qu’ils pensent que ce sont les chemins de l’impôt par où s’en ira leur maigre fortune. Les officiers et les fonctionnaires que tu nous envoies sèment la tempête… »

On l’aura compris, cet ouvrage fait partie de nos coups de cœur depuis sa parution. Un monde étrange et étranger, un dépaysement total, des lieux indéfinissables (ne nous laissons pas emporter par la présence d’un sultan et de ses beys), de la politique, des montagnes, de la sorcellerie et de la poésie, beaucoup de poésie…

François Place, Les Montagnes de la Mandragore, les albums Duculot, Éditions Casterman, 2004, 31 pages.

  1. Pour approfondir cet univers, on lira l’article « À la découverte de L’Atlas des géographes d’Orbae de François Place », de  Mathilde Barjolle et  Éric Barjolle. (NDLR.)

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s