« The Revenant », c’était mieux avant

Récompensé par de multiples Oscars, très largement encensé par la critique, The Revenant, le dernier-né d’Alejandro González Iñárritu, ne sera pas passé inaperçu. Entre vengeance et survie en territoire hostile, le film narre l’histoire – tirée de faits réels, nous dit-on, et adaptée d’un roman de Michael Punke – de Hugh Glass, un trappeur américain qui cherche fortune dans le très lucratif commerce des peaux. Attaqués par des Indiens qui voient d’un mauvais œil la présence de ces hommes qui n’ont que trop semé la mort parmi les leurs, Glass et ses collègues fuient à toute hâte à travers la forêt, espérant pouvoir rejoindre au plus vite le fort qui les protégera de la vindicte autochtone. Mais la faune de ces territoires sauvages vient perturber les plans des trappeurs : inquiet pour ses petits, un grizzly attaque violemment Hugh Glass, qui ne parvient à tuer la bête qu’au prix de blessures graves qui le rapprochent de la mort. Abandonné par les siens – qui auront tout de même essayé de le transporter – et assistant, impuissant, à l’assassinat de son fils, poignardé par l’homme chargé de le veiller, Hugh Glass refuse de mourir, puisant dans sa haine la force de survivre pour fomenter sa vengeance…

S’étalant sur plus de deux heures et demie, The Revenant n’est pas un mauvais film, et, malgré quelques longueurs un peu pénibles, on passe un bon moment d’aventure, les yeux fixés sur la neige, le sang et les montagnes. De là à l’oscariser de la sorte, il y a néanmoins un fossé que Le Dahu libéré se refusera de franchir… Car l’on ne peut juger ce film sans le regarder à l’aune d’une œuvre qui le précède de quelque quarante ans, à savoir Le Convoi sauvage, de Richard C. Sarafian, avec Richard Harris dans le rôle que campe ici DiCaprio et le charismatique John Huston. Très rarement mentionnée dans les critiques du film d’Iñárritu, cette pellicule de 1971 (originellement intitulée Man in the Wilderness) raconte pourtant exactement la même histoire, à quelques infimes détails près. Et le silence médiatique à son propos interroge, à tel point, d’ailleurs, qu’on pourrait être (très) tenté de crier au plagiat. Mais ce serait passer outre les avertissements de Jack London – dont l’ombre plane toujours quelque part au-dessus de ces histoires de survie –, qui affirmait que le plagiat « est un sujet totalement absurde » et qu’il n’y a pas « de spectacle plus risible que celui d’un homme debout sur ses pattes de derrière et hurlant au plagiat ». Alors, nous nous en abstiendrons, et nous nous contenterons seulement de mettre dans la balance ce The Revenant tant admiré et ce Convoi sauvage injustement passé sous silence.

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Leonardo DiCaprio dans le rôle de Hugh Glass. (The Revenant, 2016.)

À regarder l’un puis l’autre (peu importe l’ordre), la première chose qui frappe, c’est l’intelligence du film de Sarafian et la bêtise – oui, la bêtise – de celui d’Iñárritu. Tout, ici, repose dans le traitement de la trahison et de la vengeance. Dans Le Convoi sauvage, l’abandon du héros est un acte collectif, plus ou moins assumé par tout le monde et davantage motivé par un désir de survie, par la peur, que par une méchanceté intrinsèque dont on se demande bien d’où elle peut vraiment surgir. Dans The Revenant, au contraire, l’abandon ne résulte plus d’un choix malheureux, mais devient l’œuvre du Mal. Un Mal qui s’incarne en chair et en os, et dans un seul homme : Fitzgerald (Tom Hardy), coupable d’avoir abandonné Hugh Glass et, en outre, d’avoir tué son fils, sous ses yeux. L’histoire perd en subtilité, en finesse, en crédibilité et le film d’Iñárritu troque la dimension sociale de celui de Sarafian contre une dimension « christique » dont on se serait bien passé. Le personnage de Fitzgerald est caricatural, trop méchant pour l’être vraiment, et il est difficile, dès lors, de ressentir de l’empathie pour ses victimes, ni de courir avec Hugh Glass vers l’assouvissement de la vengeance. Le film ne parvient pas à nous emporter avec lui, et si on ne boude pas son plaisir quand il s’agit de contempler l’environnement ou d’assister, bien au chaud dans son fauteuil, aux scènes de survie, on échoue réellement à « vivre » le film comme on aimerait le vivre. Les quelques scènes de « flash-back » et de rêveries délirantes – les fameuses longueurs un peu pénibles, étonnamment maladroites… –, sans doute censées donner un côté mystique à l’œuvre, achèvent d’abêtir le propos, faisant plonger le film dans ce spiritualisme kitch que les réalisateurs de films avec des Indiens nous épargnent rarement.

Et puis… The Revenant, au final, n’est traversé par rien d’autre qu’une succession de scènes de survie, qui s’accumulent en un tas un peu grossier. On a l’impression ici qu’Iñárritu coche des cases sur une liste, remplissant un cahier des charges avec une logique froide et pragmatique. Le film n’essaie même pas de se chercher, il se contente d’être là, et de tenter de nous épater. Son recours abusif aux CGI pour certaines scènes (notamment celle de l’attaque du grizzly)  traduit à lui seul le côté désincarné de ce film. Le Convoi sauvage est, lui, beaucoup mieux construit et pensé ; peut-être parce qu’il sait ce qu’il veut exprimer – le film est un pamphlet contre l’autorité et contre une certaine forme de civilisation – et qu’il aspire lui-même à bousculer un peu le genre cinématographique dans lequel il s’inscrit au départ – le western. En ressort un film beaucoup plus vivant que celui d’Iñárritu, beaucoup plus sympathique aussi, et passionnant.

LE CONVOI SAUVAGE
Richard Harris en mode « survie ». (Le Convoi sauvage, 1971.)

Là où The Revenant, en revanche, tient tout à fait la route, à l’instar de son aîné, c’est sur la photo. Très belle (le chef opérateur a d’ailleurs eu un Oscar), elle ne donne jamais dans l’esthétisme abusif, m’as-tu-vu, tape-à-l’œil : pas de contrastes excessifs, pas de cocktail explosif de couleurs ou de lumière fade ou obscure. Ce travail soigné, intelligent, écrit pour la montagne un rôle intéressant : si elle y est montrée d’une jolie façon, elle n’y est pas pour autant toujours somptueuse ; un peu sale, humide et dangereuse, elle n’est également jamais vraiment terrible ou effrayante. Du fait de ce traitement, elle n’est ni un simple décor ni un personnage à part entière, tenant davantage de l’observateur impartial, qui regarde un déchaînement de vie et de mort la traverser, tout en continuant de vivre, elle, selon ses propres règles.

Guillaume

 Bande annonce du Convoi sauvage (1971)

Bande annonce de The Revenant (2016)

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