Les cow-boys de papa sont morts

Selon les générations, quand on parle de western, on pense John Ford, Sergio Leone ou, désormais, Quentin Tarantino. Et, pour cause, les trois ont, chacun à leur manière, marqué le genre. On songe moins, en revanche, à Robert Altman, qui, en 1971, signait pourtant l’un des plus beaux westerns de l’histoire avec McCabe & Mrs. Miller. Si chacun est libre d’apprécier ou non le superlatif, tous les amateurs du genre, et de manière générale de cinéma, devraient s’attarder sur cette pellicule extraordinaire.

Portée par la musique de Leonard Cohen, l’histoire, adaptée d’un roman d’Edmund Naughton (par ailleurs auteur d’un autre excellent western : Oh, collègue !, aussi court que vif), raconte la création d’un bordel, dans un bourg crasseux de montagne, par deux individus pétris d’ambition : John McCabe, joueur de poker, à l’initiative du projet, et Constance Miller, travailleuse du sexe, qui le rejoint et s’impose comme leadeur. Leur affaire, vite prospère, suscite l’intérêt d’une grande compagnie minière, qui, bientôt, décide de tout s’approprier, par l’argent ou, s’il le faut, par les armes. Succès, fric, jeu, jalousies, appétences marchandes et prédations entrepreneuriales finiront par faire sombrer l’affaire dans une tuerie violente.

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John McCabe (Warren Beatty) et Constance Miller (Julie Christie).

Nouvel Hollywood oblige (on est alors en plein dedans), McCabe & Mrs. Miller ne met en scène aucun héros. Adieu John Grant, adieu Blondin : Robert Altman dynamite ici l’héroïque cow-boy et braque les projecteurs sur deux individus plus pitoyables qu’autre chose. McCabe – incarné par Warren Beatty – est un homme d’affaires de peu d’envergure, lâche, idiot, amoureux condamné, qui exploite la misère à sa bonne fortune. Constance Miller – Julie Christie – ne vaut guère mieux ; manipulatrice, tout entière vouée aux réussites ambitieuses, prostituée passée de l’autre côté de la barricade, fumeuse d’opium, elle n’est ni la Vienna de Johnny Guitar ni la Jill McBain d’Il était une fois dans l’Ouest. Avec le choix de ces personnages peu enclins à susciter l’empathie (du moins au premier abord) ou l’admiration, Robert Altman marque clairement sa volonté – heureuse – de ne pas prendre parti dans le conflit qu’il expose entre petits propriétaires et grand capital – conflit qui incarne la vacuité et le fantasme de la libre entreprise. Son constat est sans appel : les uns comme les autres, petits ou grands entrepreneurs, ne sont motivés que par le fric et habités par la violence qui les mue. C’est une vision désenchantée, « déhéorisée » de la formation de l’Amérique moderne que le film propose, bien loin des épopées militaristes et testostéronées de certains westerns classiques.

Tourné dans la région de Vancouver, McCabe & Mrs. Miller met la montagne au cœur du récit. Mais, ici, elle n’est pas le décor pur et majestueux que l’on a coutume de voir dans les films qui la mettent en scène. Elle n’est pas, non plus, dangereuse ou imprévisible. Elle est juste là, sale, boueuse, humide, froide. Un aspect que renforce le travail du chef opérateur Vilmos Zsigmond, qui donne au film une photo imparfaite, presque floue, aux couleurs fades et patinées. Seules les dernières minutes, avec la levée du vent et la neige qui se fait de plus en plus abondante, redonnent un peu d’éclat à cet environnement déprimant et à ce village bientôt en proie aux flammes. Comme si, violemment débarrassée du vice marchand, la montagne pouvait enfin retrouver sa dignité.

Guillaume

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