La bête terrassée par la langue

À propos du Tort du soldat, d’Erri De Luca (Gallimard, 2014).

Italie, Dolomites. Dans une petite auberge au pied des montagnes, un homme observe quotidiennement, depuis quelques jours, le même rituel. Le jour, il escalade les parois rocheuses des hauteurs environnantes ; le soir, il dîne et traduit des textes yiddish. Deux passions qui structurent et accompagnent une vie en quête de sens et qui, à la croiser au fil de ces mots, semble s’épanouir.

Un de ces soirs qui tous se ressembleraient si les mots n’offraient pas une diversité enivrante – comme celle que rencontre la main qui, à la recherche de prises, parcourt le rocher des montagnes –, la trajectoire existentielle de cet alpiniste-traducteur va croiser, et bouleverser, celle d’un vieil homme. Accompagné de sa fille, celui-ci dîne à l’auberge quand l’alpiniste y entre, de retour d’une escalade. Le vieillard a un comportement étrange, nerveux, soucieux, comme prisonnier d’une méfiance maladive. Et pour cause, c’est un criminel de guerre. Et pas de n’importe laquelle, de celle qui a été le théâtre de l’extermination industrielle de six millions de personnes. Et de la quasi-disparition d’une langue : le yiddish.

L’ancien militaire, lui, a tout fait, et non en vain, pour échapper aux procès de l’après-guerre ; moins par volonté de vivre libre – la liberté n’est plus qu’un souvenir – que de ne pas être jugé par un tribunal civil. Mais s’il est passé entre les mailles des filets tendus par l’Institut de Simon Wiesenthal, c’est au prix cher, très cher, qu’exige la clandestinité. Il a dû abandonner son nom, son prénom, son histoire, sa paternité aussi, faisant croire à sa fille, pendant des années, qu’il n’était que son grand-père. La seule chose qu’il a pu conserver, c’est un uniforme, troquant celui des SS contre celui des facteurs italiens. Pour autant, avec lui-même comme auprès de sa fille, ce criminel-là ne s’encombre pas de faux-semblants ni ne cherche à emballer les horreurs passées de justifications maladroites. Et jamais il n’invoque l’argument répété ad nauseam par ceux de ses anciens « collègues » qui passèrent par les tribunaux : « Je n’ai fait qu’obéir aux ordres. » Aux ordres, il y a obéi, il en a donné, aussi. Mais lui ne se reproche qu’une seule chose : avoir perdu la guerre ; le tort du soldat, le seul.

https://leblogdeyuko.files.wordpress.com/2016/01/le-tort-du-soldat.jpg?w=162&h=267Mais l’homme connaît déjà la fin de son histoire, et sait que les règles que lui impose sa fuite, même rigoureusement observées, finiront bien par trouver leurs limites. Des limites qu’elles ne portent d’ailleurs qu’en elles-mêmes, puisque, au final, c’est la simple prononciation d’un mot yiddish qui fait basculer la vie du vieux soldat paranoïaque, pour la précipiter enfin dans les bras de la mort. Au terme d’une fuite aussi effrénée que désespérée, qui s’achève sur une route des Dolomites après avoir commencé quelques décennies plus tôt, le criminel se fracasse contre la montagne, pour ne plus laisser de lui qu’une fausse identité, gravée dans le marbre funéraire. Là où, alors, la barbarie perd un des siens, le yiddish, lui, reprend un peu de vie. Cette langue de damnés, que les nazis ont voulu tuer, revit dès lors qu’on la parle, qu’on la lit. Elle se fait arme, aussi, parfois, pour vaincre l’ennemi – ou ce qu’il en reste. Elle est la vengeance d’un peuple, le Golem de la mystique juive. Et en refermant le livre, nous, lecteurs, n’avons qu’une envie : l’approcher, se mettre à la lire, parcourir un bout du chemin à ses côtés. En somme, vivre et la faire vivre à notre tour, petit acte de résistance contemporain à une barbarie passée, mais jamais loin. Avec les montagnes pour seuls témoins.

Guillaume

Note du 27/02/16 : J’ai toujours beaucoup apprécié les écrits d’Erri De Luca, de même que sa constance dans ses engagements politiques, dernièrement dans la lutte contre la ligne à grande vitesse Lyon-Turin. Mais il semble que bien des écrivains soient un jour condamnés à dire n’importe quoi. Est-ce la posture médiatique, son harcèlement et sa logique « immédiatiste » qui y conduisent presque inexorablement ? Je ne sais pas. Toujours est-il qu’il est consternant d’apprendre qu’Erri De Luca a tout récemment défendu publiquement, dans les colonnes de Marianne – déchet populiste –, la déchéance de nationalité. Ce ralliement soudain à l’hystérie sécuritaire et xénophobe est pour le moins étonnant et, dans tous les cas, intolérable. J’apprends cela après avoir publié cet article ; je pensais chroniquer d’autres de ses ouvrages, je m’en abstiendrai.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s