La montagne, ou le neuvième salopard

Passée l’heure des glorioles et des emballements médiatiques (toujours aussi idiots qu’inexplicables), il est désormais d’usage de dire du mal de Quentin Tarantino. Et son dernier film en date, Les Huit Salopards, en a fait les frais, nombre de critiques s’accordant à le dézinguer, non sans parfois un brin de mauvaise foi. Hier, le snob vantait le cinéma pop et décomplexé de l’auteur de Pulp Fiction, aujourd’hui il conspue un film dit ennuyeux et bavard. Et pourtant, cette huitième pellicule pourrait bien être son œuvre la plus réussie, la plus mûre, la plus maîtrisée. Bien loin, en tout cas, devant celle qui la précède, le célèbre Django Unchained, qui avait défrayé la chronique, alors même que le film se traîne tout du long comme un vieux soldat blessé dans une tranchée boueuse. Alors, certes, il faut désapprendre en partie ce qu’on avait appris avec ce cinéaste post-moderne à l’extrême… et faire une croix sur nos attentes. Et notamment en matière de genre. Car là où tous pensaient voir un nouveau western à la sauce italienne (« spaghetti », disent les médias condescendants…), Tarantino nous offre, au final, un pur film d’horreur, genre qu’il n’avait jusque-là encore jamais exploré. Et, au final, c’est un régal, un vrai.

L’histoire est simple : un peu après la guerre de Sécession, en plein hiver, huit personnes se retrouvent « prisonnières » d’une petite auberge de montagne, le temps que, dehors, la tempête s’assoupisse. Très vite, la petite bâtisse de bois cesse de n’être qu’un simple refuge pour devenir le théâtre d’un jeu de mensonges, de trahisons et de violence. De cette simple situation de départ, Tarantino tire un film de près de trois heures, tout en dialogues, ou presque. De quoi dérouter les amateurs de fusillades et de combats mandingo, même si ce Huit Salopards ne fait pas l’économie d’une violence aussi éclair que dure à encaisser, le cinéaste restant clairement obsédé par cette question, surtout lorsqu’elle s’exprime par et contre les femmes. Accolée à l’énigme de « celui-qui-n’est-pas-qui-il-prétend-être », cette violence achève de faire basculer ce faux western dans un vrai film d’horreur. Et là où certains critiques à l’esprit étriqué n’ont voulu voir qu’un vulgaire whodunit à la Agatha Christie, on préfèrera penser au The Thing de John Carpenter (1982), petit chef-d’œuvre du cinéma d’horreur américain, pour lequel Tarantino n’a jamais caché son vif intérêt.

THE HATEFUL EIGHT
Samuel L. Jackson dans Les Huit Salopards, de Quentin Tarantino (2016).

Par bien des aspects (quasi-huis clos, longues scènes dialoguées, personnages multiples), Les Huit Salopards peut rappeler Reservoir Dogs (1992), le premier rejeton de Tarantino, et rares sont les médias à s’être privés de le mentionner, comme pour montrer que le réalisateur commencerait à tourner à rond… Mais, plus qu’un retour à la source et aux origines, cette ressemblance nous permet surtout de mieux mesurer le long chemin parcouru par le réalisateur depuis ce premier film. Et, à l’aune de ce recul, Les Huit Salopards pourrait bien apparaître comme le film de la maturité pour Tarantino, après la régression quasi absolue que fut Django Unchained. S’émancipant – certes pas totalement – de la très post-moderne pratique du « référentialisme » qui fut l’une de ses marques, il développe ici des personnages et des interactions particulièrement riches qui permettent au spectateur de se libérer du huis clos et de voir les horizons narratifs s’étendre (très) loin.

L’autre force majeure du film, c’est sa photo, travaillée avec un soin, une précision et une finesse qu’on ne connaît qu’aux horlogers. Quentin Tarantino et son équipe ayant posé leurs valises dans les reliefs de l’État du Colorado, près de la ville de Telluride, pour commencer le tournage en janvier 2015 (1), l’image des Huit Salopards, c’est avant tout la montagne et l’hiver. Magnifiée par le choix – en partie fétichiste chez le réalisateur – du support pellicule et du (très large) format 70 mm (lequel offre un « plus » que seuls les clients de quelques rares salles équipées ont eu le privilège de goûter), elle donne d’emblée une identité au film, et ce, sans recourir à des esthétiques saturées de couleurs et de contrastes, comme c’est tant la mode (ennuyeuse) depuis quelques années. Ce méticuleux travail sur la photo s’explique peut-être en partie du fait que, ici, la montagne en elle-même joue un rôle propre et essentiel, sans lequel le film perdrait un de ses atouts les plus précieux – y compris narratif. Car si elle sert d’argument pour justifier le huis clos, la montagne, à travers son violent blizzard, revêt surtout le costume de la bête, celle qui rode autour de l’auberge, l’ennemi invisible que tous redoutent et qui n’attend pas grand-chose pour frapper le premier imprudent. C’est là, aussi, que le western se fait film d’horreur : la montagne, sa tempête, son froid glacial, c’est un peu le xénomorphe du Nostromo dans le Alien de Ridley Scott (1979). Le neuvième salopard, en quelque sorte.

Guillaume

  1. À noter que, pour autant, toutes les scènes n’ont pas été tournées en extérieur, et techniciens et acteurs ont également dû affronter l’environnement glacial d’un studio réfrigéré pour rendre compte avec réalisme des ambiances hivernales et tempétueuses…

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