Les vanités marchandes à l’assaut des Vans

Billet d’humeur

Décidément, la COP21 permet de dire et de faire tout et n’importe quoi. Et surtout n’importe quoi. Cette fois, la grand-messe du capitalisme vert, théâtre d’une guerre entre deux types d’industries énergétiques (hydrocarbure vs nucléaire) sous couvert de préoccupation environnementale, a été invoquée par le maire de Chamrousse, Philippe Cordon, pour justifier l’équipement du vallon des Vans (Isère) en télésièges. Pour l’édile, qui n’a vraiment peur de rien – et qui, donc, ose tout… -, cette vaste entreprise s’inscrirait pleinement dans « la logique de transition énergétique, économique et écologique, dans l’esprit de la COP21 ». Pourtant, comme l’a judicieusement rappelé Mountain Wilderness, le secteur est classé depuis l’an 2000, et donc théoriquement protégé contre les prédations marchandes du tourisme. Un classement qui a d’ailleurs été confirmé en 2002, avec l’intégration du vallon des Vans au réseau Natura 2000. L’ambition du maire, bien sûr, ne fait pas de doute : il s’agit ni plus ni moins d’agrandir le domaine skiable de la station de Chamrousse, qui possède pourtant déjà plus de quatre-vingt-dix kilomètres de pistes, dix-huit remontées mécaniques et quarante hectares de neige de culture. Après Chamrousse 1650 (le Recoin), Chamrousse 1700 (domaines de l’Arselle) et Chamrousse 1750 (roche Béranger), l’élu voudrait donc créer un Chamrousse 2500, le sommet des Vans culminant à 2 448 mètres d’altitude. Et ce, quitte à menacer tout un espace naturel protégé et à supprimer, de fait, toute autre pratique de la montagne que le ski de piste (une zone infestée de pylônes et de câbles présente forcément beaucoup moins d’intérêt pour les randonneurs – à pieds, à ski ou en raquettes – et les alpinistes).

Le maire veut agrandir le domaine skiable de la station de Chamrousse, 
qui possède pourtant déjà plus de 90 kilomètres de pistes.

D’un point de vue court-termiste, amnésique (ou aveugle) et purement économique, l’ambition de M. Cordon n’est pas illogique. Avec la multiplication des hivers peu enneigés, les stations de ski de moyenne montagne deviennent de plus en plus fragiles. La perspective d’un domaine à plus de 2 000 mètres, c’est certes plus de pistes, mais c’est aussi la promesse, plus ou moins sérieuse, d’un minimum d’enneigement. Reste que, justement, la fragilité du « tissu économique » de ces régions – qui peut de fait augurer, à terme, d’un certain nombre de problèmes sociaux sérieux – est le résultat de choix politiques antérieurs qui ont sacrifié bien des activités économiques et sociales « traditionnelles » de ces territoires (pastoralisme, agriculture) sur l’autel du tourisme de masse. Il est donc aberrant de penser que garder le cap de ces logiques de course folle à l’aménagement touristique permettra aux vallées précarisées par la dépendance à l’économie du ski de piste de faire face… D’autant plus que, pour une commune comme Chamrousse, posséder des espaces naturels préservés lui permet justement d’avoir une activité touristique quatre saisons – ski alpin l’hiver, ski de randonnée l’hiver et le printemps, randonnées pédestres l’été et l’automne –, que condamnerait automatiquement un équipement en télésièges qui l’obligerait à ne plus vivre que sur quatre-cinq mois par an.

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Le Grand Van, 2 448 mètres, en été. (Photo récupérée sur Camptocamp.)

Au-delà du coût environnemental et esthétique, l’équipement des Vans, c’est aussi une nouvelle intrusion, en montagne, de la répression que suppose et implique toute logique marchande, laquelle est résolument au cœur de ce genre de projet touristique. Transformer les Vans en station de ski, ce n’est pas seulement des pylônes d’acier et des kilomètres de câbles, c’est aussi des portiques, des tourniquets et des agents avec mission de contrôle destinés à s’assurer que tout un chacun s’est bien acquitté des sommes (exorbitantes) demandées en échange d’un forfait, et ce, sans frauder (gare à l’adulte qui aurait la bonne idée de prendre un forfait enfant !). Des sommes exorbitantes qui rendent caduque l’argument populiste qui voudrait que les stations de ski traduisent une démocratisation réelle de la montagne, qui la rendraient enfin accessible à tous ceux qui ne pourraient pas – pour x raisons – avaler par leurs propres moyens plusieurs centaines de mètres de dénivelée positive. Si cette volonté d’ouverture était sincère, les gestionnaires des stations de ski commenceraient sûrement par baisser le tarif des forfaits, et ce, histoire de favoriser l’accès des classes populaires aux plaisirs du ski et de la randonnée. Au lieu de cela, la démocratisation qu’ils vantent aujourd’hui n’est rien d’autre qu’une démocratisation bourgeoise, qui ne se préoccupe que de conditions et d’exigences physiques, et jamais – ou si peu – de question sociale.

L’équipement des Vans, c’est aussi une nouvelle intrusion, en montagne,
de la répression que suppose et implique toute logique marchande.

En outre, en y introduisant ce contrôle marchand et coercitif, l’équipement des Vans ne ferait que renforcer encore le développement d’une emprise territorialisée de l’économie, et donc du pouvoir, dans ces espaces certes pas totalement libérés (je me garderai ici du fantasme redondant cher à bien des marcheurs et grimpeurs) mais encore largement dépourvus de tout ce qui concrètement oppresse nos quotidiens en bas, dans les territoires urbanisés. Le tourisme, la marchandise, l’argent amènent avec eux les antagonismes de classe, et, de fait, comme partout, l’appareil répressif de l’État. L’équipement des Vans n’est donc pas seulement une urgence « écologique », c’est aussi, et surtout, une question politique, celle du territoire et de ce qui le sous-tend, à savoir les relations de domination et d’exploitation.

Guillaume

Important : une manifestation contre ce projet d’aménagement des Vans est prévue au sommet de la montagne le 7 février 2016.

(Photo d’ouverture : Blondet JP.)

3 réflexions sur “Les vanités marchandes à l’assaut des Vans

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