Vous avez dit machine ?

Il y a encore quelques mois, je n’avais pas vraiment beaucoup d’estime pour Ueli Steck, l’alpiniste que les médias surnomment la « Swiss Machine » en raison des ascensions éclair qu’il a coutume de réaliser depuis quelques années, des Alpes à l’Himalaya. Non que je ne susse guère reconnaître le caractère hallucinant de ses exploits sportifs – ce serait être d’une terrible mauvaise foi –, mais je n’appréciais pas du tout l’approche que le célèbre Suisse pouvait avoir de l’alpinisme. Ou plutôt l’approche que je pensais qu’il avait de l’alpinisme. Car tout cela n’était, au final, que préjugés. Des vieux préjugés stupides, sans doute un peu alimentés par certains médias, qui, plus que Ueli Steck lui-même, ont forgé l’image d’un alpiniste réduit à ses seuls records, logique marchande oblige.

Ces préjugés ont commencé à voler en éclats après avoir vu On ne marche qu’une fois sur la Lune, de Christophe Raylat (2014), dans lequel Ueli Steck revient sur son ascension, en solo, de la voie Beghin-Lafaille, sur l’Annapurna, en 2013. On y découvre un alpiniste un brin timide, posé, à mille lieues des images de vitesse et de mécanique bien huilée qui peuvent surgir quand on l’évoque sous le (vilain) sobriquet de « Swiss Machine ». L’homme est humble et fait preuve d’une réflexion très lucide et sincère sur sa pratique de l’alpinisme, l’engagement qu’elle suppose et les conséquences qu’elle peut avoir sur lui, mais aussi sur ses proches. Il se questionne sans artifices, remettant en cause sa quête de limites, se demandant jusqu’où il va pouvoir aller, jusqu’où il doit aller. C’est ce documentaire qui m’a poussé à lire 8 000 +, livre récemment publié aux éditions Guérin et dans lequel Ueli Steck raconte ses ascensions de plusieurs huit-mille himalayens. J’avais envie d’en savoir plus sur cet alpiniste extraordinaire, que je savais désormais bien loin de cette bête de course dopée aux records que je m’étais imaginée, produit d’un monde où le temps s’abolit peu à peu sous les coups de boutoir de l’immédiateté, du présent, d’une vitesse qu’on voudrait toujours plus excessive (quitte à percer bien des montagnes pour faire passer des trains toujours plus rapides).

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Ueli Steck au sommet de l’Everest avec Sherpa Tenzing. (Photo par Ueli Steck.)

Au fil de ma lecture de ce 8 000 +, j’ai retrouvé le Ueli Steck du documentaire de Christophe Raylat. Ce livre est un sommet d’humilité. Dès le premier chapitre, le ton est donné : l’ascension de l’Everest, si souvent dramatisée, spectacularisée ou méprisée (selon qui en parle), y est relatée avec une simplicité déconcertante. Ueli Steck, qui a pourtant déjà réalisé des exploits bien plus difficiles et engagés que l’ascension de cette voie normale si fréquentée, s’y met en scène avec ses doutes, ses craintes, sa confiance en lui et ses capacités, mais sans jamais adopter la posture du snob élitiste, celle-là même qui pousse bien des alpinistes à regarder de haut cette entreprise qu’on a tendance à peut-être un peu trop vite résumer à ses seules (grosses) tares (marchandisation, impacts environnementaux, égos démesurés, « via cordata », etc.). Si le Suisse donne son avis quant à l’usage de l’oxygène et des cordes fixes, s’il admet la difficulté toute relative que cette ascension représente pour lui (elle intervient juste après son ascension en solo du Shishapangma en dix heures !), il se garde de tout jugement péremptoire et s’interdit d’imposer comme hégémoniques sa pratique et sa conception de la montagne et de l’alpinisme. Le reste du livre confirme les premières impressions de lecture. Entre les réussites à couper le souffle, les drames évités de justesse, les renoncements éprouvants, un sauvetage manqué et malheureux, Ueli Steck revient sur ses principales réalisations en Himalaya, y cherchant encore les motivations profondes qui les ont portées et s’interrogeant sur les limites qu’il se fixe. La vantardise est absente ; la modestie, jamais fausse, cimente ces récits qui nous emmènent loin, sans tambour ni trompettes.

8000_-u.-steck-couverture_2Plus que les sommets fabuleux de l’Himalaya, c’est à la rencontre d’un homme soucieux de donner du sens à ce qu’il fait que nous convie ce 8 000 +. Et, au final, une fois le livre refermé, on a du mal à encore imaginer Ueli Steck comme une machine. Jusqu’à preuve du contraire, une machine n’est pas le moins du monde capable d’opérer un tel retour réflexif sur ses entreprises. Si les records établis par Ueli Steck, minutés au centième de seconde, sont épatants et bouleversants, il n’en reste pas moins que, derrière, se niche un alpinisme pensé, réfléchi, qui fait sens, porté par autre chose que les glorioles, l’orgueil ou le fric.

Guillaume

En « bonus », voici, ci-dessous, le film On ne marche qu’une fois sur la Lune, de Christophe Raylat, dans lequel Ueli Steck se livre, après son ascension de l’Annapurna.

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