La fin des classes, pas la fonte des glaces !

Goulotte Coste du Glas, Le Queyrellet (Queyras)

D’aucuns l’auront sans doute senti : ces derniers temps, en bas, le quotidien est… pesant. Entre les pauvres crétins qui dézinguent à tout-va et les riches crétins qui en profitent pour réprimer tous azimuts ceux qui, notamment, contestent la mascarade qu’ils appellent COP21, il n’y a pas vraiment de quoi se réjouir. Dans ces moments-là, comme un peu gagné par l’impression de se battre contre des moulins – tel ce vaillant Don Quichotte –, s’exiler quelques heures sur les parois de nos belles montagnes, ça peut redonner le moral. Ça ne change pas grand-chose au merdier, c’est sûr, mais ça requinque son gaillard. D’autant que si, en bas, ça chauffe, en haut ça commence à cailler sévère. Déjà, la glace se forme et la montagne se pare, ici et là, de quelques belles jupes cristallines, offrant à nos piolets engourdis quelques belles cascades à matraquer.

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Nico en action. Qui a dit qu’il n’y avait pas de glace à cette époque ? (Photo par Guillaume.)

Après un saut à Grenoble de quelques jours, je quitte l’Isère et rejoints les Hautes-Alpes, où je retrouve le camarade Nico pour aller tâter du glaçon. Ce coup-ci, la météo est du côté de nos ambitions (deux semaines plus tôt, elle avait gâché une session de grimpe automnale à la Dibona…) : l’anticyclone s’est installé pour plusieurs jours au-dessus des Alpes du Sud, et, jeudi 3 décembre, c’est le grand beau qui s’annonce quand, aux aurores, nous quittons Champcella pour rejoindre la vallée du Cristillan, dans le massif du Queyras. Globalement, les vallées des Hautes-Alpes sont bien sèches, et tous les sommets du Queyras n’ont pas encore revêtu leur manteau blanc. N’empêche que vers Ceillac la route commence à être délicate, et, sans pneus neige, la patinoire est assurée.

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Le premier cigare de la goulotte. (Photo par Nico.)

L’objectif du jour, c’est la goulotte Coste du Glas (dite aussi Lavine de droite), sur la face Nord-Est du Queyrellet (2 776 mètres). Petit sommet pour une vraie goulotte, cotée TD-, avec des passages en glace jusqu’au grade 4+, qui s’inclinent parfois à 90° . Évidemment – sinon la vie serait moins trépidante –, on commence par se tromper de cascade, nous dirigeant pendant trente bonnes minutes vers la cascade du Bois-Noir. On hésite un instant à changer de plan, pour finalement rester sur l’objectif initial, plus ambitieux. Cette petite erreur d’aiguillage nous oblige à traverser le flanc de montagne sur environ 300 mètres ; que c’est pénible une traversée ! Surtout quand on n’a qu’une hâte : planter ses piolets dans la glace.

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Le deuxième passage clé. (Photo par Guillaume.)

On arrive au pied de la goulotte vers 10 heures, on sort toute la quincaillerie, on enfile le baudrier, on fixe les crampons, on installe les leash sur les piolets et on s’élance vers le haut. Le premier cigare, qui ouvre les hostilités, est le passage le plus délicat de la voie : quinze mètres verticaux (90°), dont les premiers trois-quarts peu protégeables, voire pas du tout, pour le premier de cordée… Mais ça passe, et sans casse. Le deuxième passage clé arrive rapidement : globalement moins incliné que le cigare d’entrée, il est en revanche beaucoup plus long : quarante mètres, avec une inclinaison variant entre 70° et 90°. Les mollets commencent à tirer, les bras prennent cher, mais curieusement, on aime ça. L’ambiance de cette course est assez démente, encaissés que nous sommes dans la montagne, qui, par moment, prend des airs de canyon. Et puis la glace est superbe, épousant ici et là la forme de petites méduses cristallines. C’est quand même autre chose que la caillasse !

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Méduses de glace… (Photo par Guillaume.)

Passés les deux passages clés, le reste de la course est une succession de ressauts glacés (entre 60° et 80°) et de pentes de neige. À la sortie de la goulotte, deux options : la redescendre en faisant lunules et rappels ou poursuivre jusqu’au sommet du Queyrellet, environ 220 mètres plus haut, et rejoindre la route en descendant par la face Sud. Bien décidés à montrer au monde entier que les alpinistes ne sont pas des fainéants, on opte pour la seconde option, résolus à atteindre ce sommet qui nous nargue avec son soleil. L’idée est bonne, mais, en pratique, c’est quand même autre chose. Certes, le dénivelé n’est pas énorme, mais le terrain est… pénible. Une neige épaisse dans laquelle on s’enfonce de vingt centimètres un pas sur trois. La progression est lente (moins pour Nico, qui a davantage la caisse) ; seul un plaquage de rugby sur casque dégringolant me fera un instant sortir de la torpeur dans laquelle je sombre (et obligera Nico à ne pas renouveler cette partie-là de sa garde-robe d’altitude). Mais la persévérance finit toujours par payer (ah oui ?) et nous atteignons le sommet du Queyrellet vers 16 h 30. On arrive à choper le soleil, le temps d’avaler un demi-sandwich, avant qu’il ne s’échappe derrière les montagnes qui nous font face. Qu’importe, on est bien, ici.

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Ambiance canyon dans la goulotte. (Photo par Nico.)

Quinze minutes plus tard, on entame la descente, dans la neige. On s’y enfonce toujours autant, mais, en descente, c’est moins problématique, au contraire. Et puis l’ambiance est assez folle : l’impression d’évoluer dans un désert de neige au milieu duquel se dressent ici et là d’étonnantes sculptures de pierre aux formes étranges. C’est magnifique, on se croirait sur une autre planète (preuve qu’on ne connaît pas bien la nôtre…).

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Et ça redescend. (Photo par Nico.)

La descente ne pose aucun problème jusqu’aux sous-bois, où nous ne parvenons pas à trouver le sentier, malgré une carte GPS qui s’obstine à nous dire qu’on est dessus. Alors que la nuit est bel et bien tombée, on passe une bonne heure à traverser le flanc de montagne, entre les racines qui glissent, la neige et les branches qui claquent au visage. La frontale est un fidèle compagnon, qu’on ne regrette pas d’avoir mis au fond du sac en partant. Finalement, on retrouve la route et la voiture. Il est 18 h 15, il fait froid, mais on est contents. Contents d’avoir fait ce beau voyage entre glace, neige et roche. Le bruit des piolets et des crampons qui mordent la glace me manque déjà. Alors, c’est sûr, plus que jamais, ce qu’on veut, c’est la fin des classes, surtout pas la fonte des glaces !

Guillaume

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