« Meru », ou l’alpinisme bavard

La Toile qui grimpe en parlait en bien depuis plusieurs semaines, et elle avait raison. Présenté pour la première fois en France lors de l’ouverture de Montagnes en scène à Paris, le 16 novembre dernier, Meru, documentaire réalisé en 2015 par l’alpiniste américain Jimmy Chin et la cinéaste Elizabeth Chai Vasarhelyi, est une petite merveille du genre, et le temps fort, très fort, du festival. Bande-annonce :

Meru retrace l’ascension du pilier Est – dit « Shark’s Fin » – du mont Meru par les alpinistes Conrad Anker, Jimmy Chin et Renan Ozturk. Sis en Inde, dans le massif himalayen de Garwhal, et haut de 6 620 mètres, le mont Meru a toujours occupé une place centrale dans l’imaginaire collectif des Hindous, qui voient en lui rien de moins que… le centre de l’Univers. Jamais gravi, malgré bien des tentatives depuis plusieurs décennies, son pilier Est, qui grimpe à 6 310 mètres, hantait depuis un moment les rêves d’ascension des trois protagonistes du documentaire, qui se lancent dans l’aventure en 2008 pour finalement échouer à 150 mètres de l’objectif, principalement en raison du mauvais temps. En 2011, ils y retournent pour une seconde tentative, qui, cette fois, sera couronnée de succès, après douze jours d’efforts continus sur les parois difficiles de la montagne, succession de passages rocheux, de neige et de glace très techniques. Ce sont ces deux ascensions que Meru relate, en s’appuyant notamment sur les images tournées par les caméras que Jimmy Chin et Renan Ozturk avaient pris soin d’embarquer avec eux pendant l’aventure.

Vue du mont Meru depuis le camp de base Tapovon.
Vue du mont Meru depuis le camp de base Tapovon. (Photo par Jimmy Chin.)

Meru est assurément le plus beau film de montagne de l’année, qui ringardise le prétentieux Everest de Baltasar Kormákur, abordant l’alpinisme à travers un prisme beaucoup plus subtil et sincère. Tout y est, ici, ou du moins l’essentiel : les moments d’euphorie, les doutes difficilement surmontables, les échecs qu’on a du mal à accepter, les accidents aussi – en l’occurrence ceux de Renan Ozturk et Jimmy Chin, en ski, entre les deux tentatives sur le Meru. Le tout sans voyeurisme ni sens exagéré du spectacle. En montagne, la caméra se fait d’ailleurs discrète, « volant » les images à la dérobée ; et on imagine sans mal que les protagonistes de cette ascension particulièrement difficile l’oublient, laissant de côté les « poses » et les soucis du « bien paraître », qui, notamment, avaient pu décrédibiliser The Wildest Dream (Anthony Geffen, 2010) au centre duquel se trouvait déjà Conrad Anker. Chez Meru, c’est le cinéma lui-même qui, parfois, semble comme déserter le documentaire, nous transformant en spectateurs improbables d’une aventure en direct, à seulement quelques mètres de nous. Les multiples prises de parole qui jonchent le film (notamment celles de Jon Krakauer, très bavard), succédant aux scènes de montagne, nous rappellent à la réalité, contextualisant ce défi, le questionnant et l’éclairant d’avis extérieurs. Plus que l’exploit sportif en lui-même, ce sont les engagements humains et l’alpinisme comme rapport social qui sont ici présentés.

Rappels sur le Meru.
Descente en rappel sur le mont Meru. (Photo par Jimmy Chin.)

L’un des intérêts majeurs du film réside d’ailleurs dans le choix, très pertinent, de relater aussi l’ascension du point de vue des proches de ceux qui sont engagés dans ce genre d’expéditions. Aussi le documentaire nous propose-t-il des séquences en territoires « civilisés », loin des pentes glacées du Meru, auprès des proches que les alpinistes ont laissés derrière eux, invitant le spectateur à découvrir le regard, les sentiments – la plupart du temps tiraillés entre fierté, angoisses et colères – de ces sujets souvent oubliés des aventures en haute montagne. Et, ici, certains ont de quoi être tourmentés, à l’image de Jenni Anker, l’épouse de Conrad Anker, qui a déjà perdu son premier mari, Alex Lowe, dans une avalanche en Himalaya en 1999. À l’aune de cet autre regard, l’ascension n’est dès lors plus seulement l’affaire d’un alpiniste face à une montagne, mais aussi celle de personnes qui, bien que restées « en bas », parfois à des milliers de kilomètres du massif, voient leur quotidien transformé par l’expédition. Cette approche sensible, nouvelle (je n’ai pas souvenir d’un documentaire accordant une place aussi importante aux proches – mais je n’ai pas tout vu…), est plus que bienvenue, éclairant sous un autre jour, encore plus intime, ces ascensions pourtant déjà tant filmées. Preuve que la montagne et l’alpinisme ont encore beaucoup de choses à dire.

Guillaume

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