Colline ou montagne, une histoire de pouvoir ?

Film de montagne ou film de colline ? Là est l’existentielle question qui pourrait se poser à qui aurait la bonne idée de regarder (ou de revoir) L’Anglais qui gravit une colline et descendit une montagne, un sympathique petit film sans prétention réalisé en 1995 par Christopher Monger. L’histoire, tirée d’une « légende » que le réalisateur aurait entendue dans sa jeunesse de la bouche de son grand-père, raconte comment, en 1917, tout un petit village du pays de Galles se mobilise quand deux géographes anglais leur annoncent une terrible nouvelle : Ffynnon Garw, la montagne qui les domine, ne mérite pas le nom de « montagne ». La faute à qui ? À elle-même, son altitude n’atteignant pas les 300 mètres rigoureusement nécessaires pour prétendre au prestigieux titre de « montagne ». Cinq mètres, c’est très exactement ce qu’il manque. Et sans eux, le verdict de la géographie est sans appel : il ne peut s’agir que de colline. Diable. Ne pouvant tolérer que cette science venue de Londres ne leur vole ce que leur communauté a de plus cher ici, les villageois passent à l’action pour que leur colline reste une montagne – ou pour que leur montagne ne devienne pas une colline, c’est selon. Menaces, tentatives de corruption, séduction, tout est mis en œuvre pour que les deux géographes ne tirent pas de conclusion malheureuse. En vain. Du moins avant que ne surgisse une idée pleine de promesse répondant à une logique implacable : si Ffynnon Garw est trop petite, alors élèvons-la davantage ! Bah oui, pardi !

Scène du film
« L’Anglais qui gravit une colline et descendit une montagne » de Christopher Monger.

Comédie tout à fait maîtrisée ancrée dans les paysages fabuleux du pays de Galles, cet Anglais qui gravit une colline et descendit une montagne nous propose, sur un peu plus d’une heure et demie, toute une galerie de personnages bien dessinés, campés par des acteurs qui n’en font jamais trop, à commencer par Colm Meaney, particulièrement convaincant. À noter que la plupart des villageois ne sont pas joués par des acteurs professionnels, mais par des habitants du pays de Galles recrutés pour l’occasion. Jamais le film ne succombe à la tentation de l’humour potache ou du catalogue de gags poussifs – travers terribles de bien des comédies des 90’s –, pas plus qu’il ne tombe dans le piège d’une vilaine caricature des vies de village. Loin d’être présentés comme de vulgaires bouseux en but aux raffinements d’universitaires citadins, ces « montagnards » incarnent ici un monde certes différent des villes, aux préoccupations parfois bien éloignées de celles des scientifiques, mais au final tout aussi intelligent, rusé, organisé et rationnel.

Au-delà de la comédie, le film – qui fut d’abord un roman – pose aussi, en fond, la question, passionnante, de la géographie, et en particulier de la toponymie et de la cartographie. Une question éminemment politique, car parcourue par les enjeux du pouvoir et, donc, de la domination. Donner un nom à un territoire, en rendre compte sur une carte, c’est se l’approprier, c’est témoigner de son emprise et, donc, revendiquer sa gestion, son autorité. À ce titre, la mobilisation des villageois du film traduit moins une fierté chauvine que l’expression d’un désir fort de préserver une certaine autonomie locale, ici malmenée par les conclusions de scientifiques incarnant, même malgré eux, l’autorité centrale, anglaise. C’est une préoccupation que résume très bien la voix-off du film qui, après l’annonce par les deux géographes de l’altitude de Ffynnon Garw, déclare : « Comment aurions-nous pu regarder en face les survivants de la guerre si, à leur retour, ils n’avaient plus retrouver leur montagne ? Pendant qu’ils avaient combattu les Allemands, nous avions laissé les Anglais nous priver de notre montagne… » Montagne ou colline, la question est donc ici traversée par des enjeux autres que scientifiques ou chauvins : intrinsèquement liée à un imaginaire collectif solide, c’est la survie d’une communauté, de tout un groupe social, qu’elle sous-tend.

Guillaume

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