Un peu d’intime sur les pentes himalayennes

Je me suis fait piéger, alors même qu’il n’y avait probablement pas de piège. Étant le genre de lecteur à sauter quasi systématiquement les préfaces, j’ai lu Un mois d’émois, d’Yves Exbrayat (JMEditions, 2010), en commençant par le préambule, page 9, remettant à plus tard le texte d’introduction rédigé par Guido Magnone. Du coup, j’ai mis quelques pages à me rendre compte que l’histoire relatée ici était fictive… et je passai ma lecture à me dire : « Bordel, il est franc, ce type, il balance sévère contre ses coexpéditionnaires ! » Parce que ce livre, qui raconte la préparation, le déroulement et le retour d’une expédition française sur un sept-mille en Himalaya, est particulièrement incisif. Relatée à la première personne, l’histoire ne s’encombre pas de langue de bois et se fout royalement de ménager les susceptibilités. Alors, certes, quand on apprend, un peu à la bourre, qu’il s’agit en fait d’un roman, donc d’une fiction, on relativise le côté « énervé ». Mais, pour autant, le récit garde une bonne partie de sa charge subversive, car il est évident que les personnages qui le portent sont en partie issus du réel, et sans doute du vécu même de l’auteur, Yves Exbrayat.

unmoisdemoi-zAinsi, sur quelque 180 pages, le narrateur, Yann, 47 ans, deux enfants au sein d’un couple qui déraille sévère, dépeint les portraits de ceux avec qui il part « s’attaquer » à un sommet vierge de plus de 7 000 mètres, au nord du nord des Annapurna. Bien sûr, chacun a un profil bien à lui, bâti autour de motivations diverses et d’attitudes parfois radicalement opposées face au défi incarné par l’expédition ; des profils que la vie de groupe finit vite par exacerber, poussant les personnages à s’enfermer dans des caricatures d’eux-mêmes. Yann, qui n’est pas à son premier séjour en Himalaya, regarde ce petit monde de haut, se permettant, dans le secret de son carnet, de se gausser des comportements, des réflexions et des déboires – certes parfois insupportables et honteusement idiots – de ses pairs. Mais, au final, il n’échappe pas lui-même à ce à quoi il croit pouvoir échapper. Pensant quitter les problèmes familiaux et ses complexes liés à un choix de vie qui, au fond, ne lui convient guère, il ne fait que trimballer son quotidien parisien sur les pentes de l’Himalaya. S’il se retrouve certes loin de cette réalité – physiquement parlant, s’entend –, il la côtoie néanmoins tous les jours, se questionnant sans arrêt sur sa relation avec Marie (sa femme), ses enfants (qu’ils voient s’éloigner de lui), son travail. Il pense souvent au retour, à comment relancer sa vie, réparer les erreurs passées, reconquérir Marie et retrouver un peu de stabilité sentimentale. Introspection ? Oui, bien sûr. Ici, le voyage vertical du narrateur est surtout le faire-valoir de ses questionnements plus ou moins existentiels. Mais, attention, jamais l’auteur du roman ne nous perd dans des réflexions pompeuses et torturées et jamais il ne transforme la longue route vers le sommet en un insupportable monologue philosophique sur l’existence. Non, les pensées de Yann sont sincères, crédibles, semblant tout droit sorties de notre propre tête à nous, lecteurs. Yves Exbrayat réussit ainsi le pari, difficile à mon sens, de nous toucher, de ne pas extraire ses personnages, et en particulier le narrateur, de ce qu’on vit, ou peut être amené à vivre. Aussi dynamite-t-il, armé de ce seul petit roman, à la fois le récit d’expéditions et l’introspection littéraire. Il remet les choses à leur place, en quelque sorte, réinsufflant un peu d’humain dans le récit himalayiste, et un peu de réel, de quotidien, de banalité dans le récit des tribulations intérieures d’un homme. Rafraîchissant.

Guillaume

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