En quête du yéti, contre vents et moqueries…

En juillet 1986, alors qu’il peinait à trouver son chemin dans une vallée du Tibet oriental, Reinhold Messner, qui voulait parcourir par lui-même la route de la grande migration qui vit les Sherpas quitter Dêgê pour le Khumbu quelques siècles plus tôt, fit la rencontre d’une bête intrigante, bipède et particulièrement habile dans ses déplacements en montagne. Tandis qu’il suivait ses traces et que la nuit tombait sur ses pas, une obsession était en train de naître chez l’alpiniste, pourtant à moitié perdu au beau milieu de l’Himalaya. Cette obsession, c’était celle du yéti. Car, pensait-il alors, la bête ne pouvait être autre chose qu’un yéti, cette créature qu’il croyait jusqu’alors légendaire et qu’Hergé avait rendue célèbre en Occident avec son album Tintin au Tibet.

Après cette rencontre fortuite et – on le comprend bien – plutôt stimulante, Reinhold Messner passa presque dix ans de sa vie à percer le mystère du yéti. Délaissant les sommets de 8 000 mètres (après avoir tout de même bouclé l’ascension des quatorze huit-mille en automne 1986), il arpenta pendant des mois et des mois l’Himalaya avec l’espoir de revoir cette créature et, surtout, de récolter un maximum d’informations, de récits, de documents sur ce mythe qui, finalement, n’en était peut-être pas un. N’étant pas né, ou alors très jeune, à l’époque, je suis bien incapable de pouvoir dire ce qu’en pensa alors le petit monde de l’alpinisme, dont Reinhold Messner était l’une des sommités. Lui-même raconte qu’il fut l’objet de bien des moqueries, surtout après cette conférence de presse où il rapporta sa curieuse rencontre de l’été 1986. Dans un Occident depuis longtemps désenchanté, on ne pouvait que mépriser cette entreprise originale et, au fond, très libre, qui mettait à mal la toute-puissance de la raison. Mais Reinhold Messner passa outre ces désobligeances ; son choix, comme sa démarche, traduit bien, encore aujourd’hui, la sincérité qui semble avoir toujours guidé ses projets et ses réalisations, quelles qu’elles fussent. Il fallait quand même oser et faire preuve d’une certaine liberté pour s’engager publiquement dans une quête qui, à coup sûr, ne pouvait qu’attirer dédains et sarcasmes.

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Main et crâne présentés comme appartenant à un yéti, au monastère de Pangboche.

De ces dix ans de recherche, Reinhold Messner tira un livre : Yéti : du mythe à la réalité (publié en France, chez Glénat, en 2000). Loin de la prose souvent froide et désincarnée des scientifiques diplômés, mais sans jamais pour autant tomber dans l’affabulation délirante aux relents complotistes des freaky du Web et d’ailleurs, cet ouvrage présente un travail sérieux et documenté qui aborde différentes hypothèses sans complaisance aucune, quand bien même l’auteur aurait eu un faible pour l’une d’elles. Au fil de ces quelque deux cents pages, Reinhold Messner confronte ainsi trois théories quant à l’origine et à la réalité du yéti : le yéti est bien une créature mythique ; le yéti est un hominien « parvenu à un degré d’évolution primitif » inconnu (comme un homme de Néandertal qui aurait survécu) ; le yéti est un ours ou un grand singe. Au terme de son enquête – qui convoque l’observation zoologique, l’histoire, les légendes tibétaines et les témoignages de Sherpas et d’alpinistes –, Reinhold Messner invalide les deux premières hypothèses et confirme la troisième : pour lui, il n’y a presque plus de doute, le yéti n’est autre qu’une espèce d’ours brun que les Tibétains, à la fois terrorisés par leurs rencontres nocturnes avec la bête et respectueux de l’environnement sauvage dans lequel ils évoluent, ont fini par mythifier, comme pour, finalement, le mettre sur un pied d’égalité avec l’homme.

Au-delà de cette recherche « zoologique », le livre de Reinhold Messner est aussi un récit de voyage à travers l’Himalaya, l’auteur ayant promené son obsession au Népal, au Bhoutan, en Inde et en Chine (dans le méconnu Tibet oriental). Habitué à décrire ce qu’il voit et qui il rencontre, il nous invite à le suivre dans ses pérégrinations et nous guide à travers ce monde que beaucoup ne connaissent peut-être que dans les livres et les films, et qu’on aborde si peu en quête d’une créature légendaire. En cela, la narration de la première rencontre avec le yéti, qui ouvre le livre, est stupéfiante, Reinhold Messner parvenant sans peine à nous immerger dans son esprit épuisé et perdu, tiraillé entre la survie et la curiosité face à un événement pour le moins extraordinaire.

Le yéti, problème ou providence pour l’alpiniste ? Réponse en dessin animé :

Au final, donc, la réponse apportée par Reinhold Messner au mystère du yéti décevra peut-être certains amateurs d’imaginaire. Mais l’on pourra toujours se consoler en se disant que, devenu réalité, le yéti des légendes ou de Tintin aurait sans doute été moins séduisant, moins susceptible d’actionner à nouveau les rouages de l’imagination, devenue si précieuse pour affronter des quotidiens souvent difficiles – bien réels, ceux-là.

Guillaume

2 réflexions sur “En quête du yéti, contre vents et moqueries…

  1. Très bel article. Je ne peux m’empêcher de penser que l’assimilation de l’ours brun à une sorte d’homme est une vieille histoire, assez universelle… Voir la fête de Plat
    s de Mollo et toute la symbolique de l’ours au cours des âges (un animal sequestreur de femme et concurrent de valeur pour les hommes viriles du village) . Herge n’aurait donc pas été le premier à raconter cette histoire d’homminide capable d’enlever un humain pour finalement se rapprocher d’eux….

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