Deux singes en automne

Aiguille de Sialouze, traversée arêtes Sud et Nord (Écrins)

Grimper en haute montagne en automne, c’est le pied ! Il n’y fait pas encore trop froid, les massifs sont désertés et cette saison particulière offre des couleurs magnifiques qu’on n’a que trop peu l’occasion de voir quand on vit enfermé dans une ville. Ainsi motivé, je contacte Nico et on décide de se retrouver fin septembre pour faire la traversée des arêtes de Sialouze (sommet à 3 576 mètres), superbe montagne écrasée au Nord par l’imposant pic Sans-Nom (3 913 mètres). La course est cotée D (difficile), l’escalade offre jusqu’à du 5b+ (voir topo sur Camptocamp, comme d’hab) ; ce sera une bonne « balade » pour Nico, une traversée plus soutenue pour moi.

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La nuit tombe aux abords du refuge du Pelvoux, en quête d’eau. (Photo par Nico.)

Je pars de Paris le samedi 26 septembre, avec le train de nuit pour Briançon. Train qui s’arrêtera finalement à Gap pour nous faire poursuivre le trajet en autocar… il y aurait des travaux sur les voies, nous dit-on ! Ou bien la SNCF s’entête-t-elle à tout faire pour couler une ligne qu’elle aimerait voir disparaître, l’entreprise semi-publique ne pouvant tolérer qu’on conserve ce qui n’est pas rentable. La nuit est assez lourdingue. La SNCF ayant oublié d’accrocher la voiture avec sièges inclinables (sabotage, vous dis-je !), je me retrouve en wagon-couchettes, au milieu des ronflements, coincé entre le lit du dessus et celui du dessous, sans possibilité de m’asseoir bien sûr (pas de voiture bar non plus pour aller lire au calme dans une position confortable). Bref, le trajet s’écoule lentement, très lentement, et le sommeil n’est clairement pas au rendez-vous. Arrivé à Briançon au matin, vers 8 h 30, plongé dans le coaltar, c’est direct le café sur la petite place du marché en attendant de prendre un bus dans l’après-midi pour L’Argentière-la-Bessée, où je retrouve Nico, qui revient d’un samedi bien arrosé. Je n’ai pas bouffé, mais j’ai encore la frite, tout content de me tirer tout là-haut et de retrouver quelqu’un avec qui je peux parler montagne sans passer pour un drôle d’hurluberlu habité par des questionnements saugrenus (du genre : « Eh, tu crois pas qu’on devrait sacrifier le mont Blanc aux touristes pour qu’ils nous laissent tranquilles ailleurs ? »).

On laisse la caisse à Ailefroide, on prépare les sacs, on bavarde. Passé l’admiration béate d’un sympathique couple de randonneurs subjugués par le matos (« Oh, qu’est-ce que ça fait sérieux tout ça ! »), on entame la marche jusqu’au refuge du Pelvoux (2 700 mètres). Marche donnée pour 3 h 50 par les panneaux du Parc national, mais qu’on avale en deux heures et demie à peine, portés par des débats bien tranchés qui, au final, nous confirment qu’on est bien sur la même longueur d’onde. Mais les 1 100 mètres de dénivelée positive ainsi consommés se font sentir à peine le derrière posé sur le banc du refuge, où nous sommes seuls. L’effort physique conjugué à la fatigue et à l’absence de bouffe ingurgitée me fait soudainement dégurgiter le peu qui sommeillait encore dans mon estomac. Coup de massue ; Nico fait des pâtes – auxquelles je ne touche pas (pourtant, aux épinard et à la ricotta, c’est top) –, on boit un thé et on file se coucher dans le dortoir resté ouvert pour l’hiver. En m’endormant, une question commence à me faire flipper : aurais-je la forme demain pour grimper ? Suis-je venu jusqu’ici pour m’enquiller une simple petite randonnée vers un refuge ?

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La mer de nuages s’évanouit petit à petit, laissant apparaître Sialouze. (Photo par Nico.)

Mais la nuit est réparatrice, et le grand ciel étoilé qui s’offre à nous quand on se lève à 5 heures du matin me trouve en forme correcte. Pas de changement de plan donc ; ouf. La Lune est étrange et, avec Nico, on se dit même qu’elle est franchement bizarre : elle a des colorations orangées et semble à moitié bouffée par on ne sait trop quoi. Mais ce qu’on ne sait surtout pas alors, c’est qu’on est en train de contempler une Lune rousse, un phénomène qu’on ne peut observer que tous les cinquante ans… On ne l’apprendra qu’une fois de retour dans la vallée, un peu dégoutés d’avoir joué les blasés (en 2055, on ira à nouveau la contempler de là-haut, et on pourra faire les malins super calés en astronomie !). Nico avale un petit déj (moi, j’ai toujours du mal à manger), puis on décolle à 6 heures, direction les arêtes de Sialouze.

La marche d’approche est plutôt longue, et il nous faudra un peu plus de deux heures pour rejoindre l’attaque. Longue, donc, mais assez variée, ce qui la rend sympa : sentier, éboulis, petits passages d’escalade facile, puis, surtout, traversée du glacier de Sialouze. Une fois arrivé audit glacier, après avoir passé la bosse, on se retrouve plongé dans un univers un peu dément. Sur notre droite, le Pelvoux se détache dans le ciel bleu du matin ; en face, le sommet du pic Sans-Nom est à peine effleuré par les rayons du soleil naissant ; à gauche, les arêtes de Sialouze sont invisibles, noyées sous une mer de nuages bien épaisse. En voyant le Pelvoux et son ciel bleu, on est un temps tentés par le couloir Coolidge, mais un simple coup d’œil suffit à Nico pour balayer cette alternative, ledit couloir étant trop sec pour être remonté. On reste donc sur l’idée de traverser les arêtes qui, le temps de chausser les crampons et de préparer un thé bien chaud, finissent par se dévoiler, les nuages se dissipant finalement très vite. Cette montagne est vraiment belle, toute en élégance, effilée ; et, surtout, elle est bien en conditions.

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La mer de nuages et les arêtes de Sialouze depuis le glacier. (Photo par Nico.)

Le thé avalé, on traverse le glacier de Sialouze, superbe. On saute deux ou trois crevasses, puis on remonte la pente de neige, dernière partie de la marche d’approche avant de parvenir à l’attaque. Un peu de grimpe facile en crampons, et on se pose pour sortir la quincaillerie. À 9 heures, les vraies difficultés commencent. Nous ferons la traversée des arêtes en grosses (pour le non-initié = grosses pompes d’alpinisme) et, au début, avec les gants ; le rocher est bon mais très froid. Grimper ainsi équipé me donne un peu l’impression d’être un bovin dans une voie d’escalade, mais finalement les réflexes reviennent vite. Ce qui ne revient pas vite en revanche, et qui a même plutôt tendance à s’éloigner, c’est la forme. Ça fait plus de vingt-quatre heures que je n’ai rien mangé, et ma malheureuse carcasse n’a plus beaucoup d’énergie à donner. La traversée, où on enchaîne escalade de gendarmes et de belles dalles compactes, désescalade et rappels, sera donc un peu rude pour moi au bout d’un moment, même si, malgré tout, la motivation est intacte et l’émerveillement au rendez-vous. Cette course, très aérienne tout du long, offre un terrain très varié ; les passages non exposés au soleil nous proposent même des petites conditions hivernales, avec pieds qui ripent sur les prises enneigées ou qui s’enfoncent dans plusieurs centimètres de plâtre. Et je me maudis de ne pouvoir en profiter encore davantage, malmené par la fatigue.

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Sur les arêtes de Sialouze. (Photo par Nico.)

On arrive au sommet de l’aiguille de Sialouze vers 11 h 30, où on fait une halte eau, biscuits et discussions (je crois bien qu’on repart dans les débats !), avant d’entamer la traversée de l’arête Nord et ses nombreux gendarmes (certains s’escaladent, d’autres se contournent). Tout ça nous amène vers 14 heures et à la brèche supérieure de Sialouze, point de départ des cinq rappels de la descente, descente les pieds dans le gaz puis dans la neige jusqu’au glacier. Une fois en bas, il ne nous reste plus qu’à nous retourner vers les arêtes pour bien appréhender ce qu’on vient de grimper avant d’entamer la looonnnngue marche du retour, d’abord jusqu’au refuge du Pelvoux, puis jusqu’à Ailefroide, où nous attend la voiture. Passé le refuge, la pluie s’invitera au programme, ambiance.

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Petite ambiance hivernale… (Photo par Nico.)

Une fois dans la voiture, épuisé, l’envie de bientôt repartir grimper surgit déjà à nouveau. Mais avant cela, une longue nuit de sommeil et quelques repas s’imposent. Ainsi que de l’enduit à la paille et à la chaux au Chambon ; mais ça, c’est une autre histoire…

Guillaume

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