Everest, le film, 2015

« Everest », ou la montagne qui accouchait d’un bœuf

Le film Everest, réalisé par Baltasar Kormákur et tout récemment sorti sur nos écrans, a bénéficié d’un petit tapage médiatique : affiches dans les rues, les métros, articles dans la presse. L’hebdomadaire Le Point est même allé jusqu’à nous proposer, sur son site Internet, un entretien avec Beck Weathers, l’un des protagonistes de l’histoire réelle dont s’inspire le film…Un entretien complètement fictif puisque uniquement réalisé à partir de passages de Laissé pour mort sur l’Everest (le livre écrit par Beck Weathers sur la tragédie), recopiés tel quel et introduits par des questions (un pompage vulgaire même pas précisé par la rédaction, qui, en outre, se plante dans le nom de l’interviewé, remplaçant Beck Weathers par… Jon Krakauer [Edit : depuis, la rédaction a rectifié l’erreur.]).

La bande-annonce du film et tout ce petit foin médiatique nous assuraient au moins une chose : les producteurs avaient allongé les billets (65 millions de dollars) et le film serait donc, probablement, très esthétique. Les plans de montagne montrés dans le trailer et sur les quelques photos qui circulaient sur le Net avant la diffusion du film laissaient également supposer que cet Everest nous offrirait un grand spectacle. Mais le film irait-il au-delà de cet aspect tape-à-l’œil ? Mettant en scène les événements dramatiques relatés notamment dans le livre de Beck Weathers et dans Tragédie à l’Everest – l’ouvrage que Jon Krakauer consacra au drame de 1996 (Into Thin Air, pour le titre original, bien moins racoleur), mais dont Everest n’est pas l’adaptation à proprement parler –, le film de Kormákur se contenterait-il d’un simple récit de l’ascension et de la catastrophe, ou essaierait-il de mettre en avant les dimensions sociales et psychologiques que, par exemple, Krakauer avait plutôt bien esquissées dans son ouvrage ? Enfin, le réalisateur ferait-il l’effort de prendre un peu de recul par rapport à la version des faits dominante (en gros, celle de Jon Krakauer), en allant voir, par exemple, du côté d’Anatoli Boukreev, ce guide kazakh présent lors de l’expédition et sévèrement mis en cause par le journaliste américain ? Toutes ces questions se posaient légitimement en attendant de voir la bête.

Everest, film, 2015
« Everest », de Baltasar Kormákur (2015).

Et la bête fut vue… et elle déçut. Comme on pouvait s’y attendre, pourvu qu’on mît un peu de côté l’optimisme béat propre aux étés indiens, Everest n’est résolument rien d’autre que le rejeton de ce qu’Hollywood peut produire de plus caricatural : un film qui en envoie plein la vue, certes, mais un film vide, creux, accumulant les poncifs habituels qui résument l’alpinisme à des missions périlleuses dénuées de tout affect. Et pourtant, à mon avis, il y avait un vrai potentiel chez les acteurs, en particulier chez Jason Clarke (Rob Hall dans l’histoire), qui s’en sort très bien, malgré un scénario dépourvu de toute tension dramatique. Bien sûr, Everest n’est pas non plus honteux, et il serait idiot de crier au scandale ou à la trahison (comme on peut le voir ici ou là sur le Net). Pas honteux, mais tout de même un peu bovin, se contentant de remplir honnêtement le cahier des charges en matière de distraction, sans proposer grand-chose d’autre en parallèle. L’exploration des rapports sociaux entre les différents protagonistes, de leurs sentiments, de leurs motivations y est par exemple totalement absente, ou alors à peine effleurée et immédiatement noyée dans le gloubi-boulga spectaculaire. Aucune émotion ici, juste du pathos, et un pathos tellement grossier qu’il en devient parfois presque gênant… Perso, quitte à consommer ce genre de productions hollywoodiennes, je préfère encore revoir l’idiotissime Cliffhanger (oui ! oui !)… au moins, ça flingue et on rigole.

Quant au traitement en lui-même de la tragédie de 1996, le réalisateur se contente de narrer les événements, sans jamais pour autant vraiment s’engager sur les points polémiques. Ainsi Anatoli Boukreev est-il ici épargné, et c’est heureux, tant le débat a toujours été biaisé par un traitement médiatique totalement déséquilibré (le récit du guide kazakh sur cette expédition, intitulé The Climb et que je n’ai pas lu, n’a, par exemple, jamais été traduit en français). Néanmoins, et ça pose sérieusement question, le film est coupable d’avoir oublié un acteur majeur de cette histoire (et des ascensions himalayennes en général) : les Sherpas. On ne les voit quasiment pas de tout le film, excepté Ang Dorje, qu’on entraperçoit quelques courts instants. Pourquoi cette absence ? Moi qui pensais qu’on commençait enfin à rompre avec l’arrogance occidentale en matière d’himalayisme, il semble qu’il y ait encore du travail (à ce sujet, on regardera avec intérêt le documentaire Sherpas, les vrais héros de l’Everest)…

Certes, certains diront que, malgré ces défauts, cet Everest a au moins l’avantage de remettre au goût du jour le film de montagne en offrant un produit accessible à tous, loin des petits films plus confidentiels et complètement hermétiques pour les personnes qui n’ont jamais fréquenté le petit monde de l’alpinisme. Certes, mais il n’empêche que, sous couvert de « démocratisation » (what the fuck ?), on n’est pas non plus obligé de jouer les gougnafiers et de servir aux « néophytes » la tambouille habituelle, cette soupe insipide aux éternels relents tragiques et morbides. Contrairement aux producteurs, les non-initiés ne sont pas des bœufs, et on serait en droit d’exiger que l’univers de la haute montagne s’ouvre autrement qu’avec ce genre de marronniers. Et ce, tant au niveau du soin apporté au traitement du sujet qu’au sujet lui-même. Car, bordel, pourquoi sommes-nous toujours obligés de ne présenter la montagne, l’alpinisme, l’escalade que sous l’angle du drame, de la tragédie ? Il y a autre chose, là-haut, que la mort, les gelures, les chutes et les avalanches. Si, si, je vous assure.

Guillaume

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