L’usine du Giffre racontée par un de ses travailleurs

Après quelques réflexions autour du documentaire De mémoires d’ouvriers de Gilles Perret, Le Dahu libéré poursuit son exploration de la Savoie industrielle. Cette fois, sous la forme d’un entretien avec Jean-François, ingénieur de production à l’usine du Giffre (Haute-Savoie) dans les années 1980.

Le Dahu libéré : Dans quelle usine travaillais-tu en Haute-Savoie et que produisait-elle ? Quand y es-tu arrivé et en quoi consistait précisément ton travail ?

Jean-François : Dans les Alpes, j’ai travaillé de 1984 à 1989 à l’usine du Giffre située dans le triangle Bonneville-Cluses-Annemasse, et au pied de Mieussy-Sommand, haut lieu du parapente des années 1980. Une conduite forcée alimentait une centrale électrique construite à la fin du XIXe siècle, au bord de la rivière Giffre, sur le site de l’usine. Cette énergie hydraulique était la raison d’être des fours d’électrométallurgie. L’usine a été installée simultanément. On produisait des ferroalliages : ferromanganèse et ferromolybdène. Les ferroalliages sont des éléments ajoutés en petites quantités dans les bains d’acier pour donner des caractéristiques physico-chimiques spécifiques au produit fini. Il s’agissait bien d’industrie lourde – par la taille et la puissance des installations de production –, mais on était loin du gigantisme des productions d’acier voire d’aluminium. Les effectifs des sites industriels étaient de l’ordre de 200 à 400, avec un travail de production continue (vingt-quatre heures par jour et sept jours par semaine). Tout le monde se connaissait. J’étais ingénieur de production du ferromanganèse (alliages de fer et de manganèse avec 70 à 98 % de manganèse). Le manganèse arrivait sous forme de minerai en provenance du Gabon et d’Afrique du Sud. Le fonctionnement quotidien était piloté par la maîtrise postée et journalière. Mon travail contribuait à passer progressivement d’une logique technicienne de production de masse à une logique d’évolution des organisations de travail et d’animation des équipes, pour une meilleure maîtrise des process (productivité et qualité). En effet, début des années 1980, la concurrence chinoise, les exigences accrues de qualité et de baisse des coûts de la part des aciéries ont donné un coup d’arrêt à la période où toute tonne produite était toujours très bien vendue.

L’équipe palliait sans problème le manque de formation
d’un équipier et contribuait à son apprentissage.

Le Dahu libéré : Quels étaient les différents métiers ouvriers dans cette usine ?

Jean-François : Il faut distinguer la maintenance et la production. Les ouvriers de maintenance avaient une qualification professionnelle métier : électromécanicien, soudeur, usineur, ajusteur, chaudronnier ; les ouvriers de production avaient une qualification professionnelle interne : couleur, conducteur de four, pontier, opérateur de chaîne de coulée, décapeur de poche de coulée… Cette qualification professionnelle, bien que peu reconnue socialement, était réelle et donnait un sentiment d’utilité sociale aux ouvriers de production. On ne devenait pas autonome et surtout fiable du point de vue sécurité pour soi-même, les autres et les installations, en quelques mois d’adaptation. L’équipe palliait sans problème le manque de formation d’un équipier et contribuait à son apprentissage.

Le Dahu libéré : Quels étaient les rapports entre les ingénieurs et les ouvriers ?

Jean-François : À moins d’être caractériel, un ingénieur de production n’avait pas de problème avec les ouvriers. Le quotidien était géré par la maîtrise. Le risque était que l’ingénieur de production soit totalement ignoré et ce, de façon très respectueuse. Le temps de présence de l’encadrement représentait au plus un tiers du temps de production (trois huit). Si l’on ne compte pas le temps passé à lire, écrire et se réunir, ce temps chutait vite en dessous des 10 %. Si l’on voulait mieux maîtriser le processus de production pour répondre aux exigences de qualité et de coût, on ne pouvait plus se contenter d’un pilotage par le contremaître de journée, ni même d’un pilotage par l’agent de maîtrise de chacune des équipes postées. Ce niveau de maîtrise du processus de production devait aussi reposer sur un pilotage par les ouvriers de production. L’ingénieur de production devait alors être en relation directe avec les ouvriers, non pas pour leur donner les consignes ou contre-consignes du jour, mais pour comprendre mutuellement les évolutions du fonctionnement du processus de production à mettre en œuvre. Et ce, d’autant plus que les phénomènes chimiques et technologiques au niveau de la chambre réactionnelle que constituait l’arc électrique dans le four n’étaient pas modélisés comme ceux des raffineries de pétrole. Le flou artistique primait !

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L’usine du Giffre.

Le Dahu libéré : Quels étaient les principaux risques auxquels étaient exposés les travailleurs dans cette usine ?

Jean-François : En dehors des risques les plus fréquents liés aux gestes et postures de manutention, les risques les plus graves étaient la chute de charges lourdes, les projections de matières en fusion (1 200 à 1 800 °C), l’électrocution, les chutes en hauteur.

Le Dahu libéré : On entend fréquemment dire que l’alcool aidait les ouvriers à affronter des conditions de travail difficiles. Mais ça devait aussi faire des ravages, non ? Y avait-il une politique de sensibilisation à ces dangers-là ? De la part de la direction ou même des syndicats ?

Jean-François : Jusqu’au milieu des années 1970, la France a connu un retard important en matière d’investissement industriel. L’abondance de la main-d’œuvre issue de l’immigration a notamment retardé l’arrivée de machines sur des opérations trop éprouvantes physiquement et dangereuses. Par exemple, pour déboucher un trou de coulée de four d’électrométallurgie, six ouvriers portaient une grande barre d’acier de 300 kilos et tapaient contre le trou de coulée. Une fois le trou ouvert, le métal et le laitier sortaient à plus de 1 800 °C, et il fallait régulièrement faire des va-et-vient avec la barre, dans le trou de coulée, pour assurer un bon écoulement. Cette opération a par la suite été mécanisée avec une perforatrice minière et un gros vérin, montés chacun sur un chariot électrique. Ces engins étaient pilotés par un seul ouvrier derrière un écran protecteur des projections et de la chaleur. Je n’ai pas connu cette époque non mécanisée. On m’a expliqué que pour supporter de telles conditions, les ouvriers buvaient du « mauvais vin » en grande quantité. Par contre, j’ai constaté que de nombreux ouvriers de production, jeunes retraités, décédaient de cancer des voies aérodigestives (alcool et tabac). Je n’ai pas observé de consommation généralisée d’alcool. Il n’y avait pas de communication institutionnelle préventive, mais des distributeurs de boissons chaudes et froides, non alcoolisées et presque gratuites, étaient installés à proximité des postes de travail.

Beaucoup d’ouvriers postés construisaient ou réhabilitaient eux-mêmes
leur maison avec des pratiques d’échange de services bien développées.

Le Dahu libéré : J’imagine que dans ces milieux où la conscience de classe était importante il devait y avoir des « traditions », des rituels, qui cimentaient le collectif de travail. Tu en as des souvenirs ?

Jean-François : J’ai surtout constaté une rivalité bien établie entre les ouvriers de maintenance et les ouvriers de production : pour les ouvriers de maintenance, les ouvriers de production n’étaient que « des bœufs » qui cassaient tout ; pour les ouvriers de production, les ouvriers de maintenance n’étaient que « des pingouins » qui n’entretenaient pas suffisamment les installations et qui avaient trop d’exigences pour intervenir (il fallait leur préparer les fours pour qu’ils n’aient pas trop chaud, pas trop de poussières…). Parmi les ouvriers de production, les postes les moins qualifiés étaient tenus par des personnes issues de l’immigration magrébine des années 1960. Je n’ai pas entendu de propos racistes, mais il n’y avait aucune intégration. J’ai constaté un souci permanent, chez les ouvriers de production, de préserver l’outil de travail en bon état, même en cas de grève. Ce n’était pas le cas pour le site de Laudun, dans le Gard, d’où je venais alors. Les deux sites avaient le même syndicat (CGT). Le site gardois avait été construit en 1958, celui du Giffre en 1897. Etait-ce le poids de la tradition industrielle qui incitait à l’appropriation de l’outil de production ?

Le Dahu libéré : Qui étaient les ouvriers qui travaillaient au Giffre ? D’où venaient-ils ? Étaient-ils aussi des paysans ?

Jean-François : Le nombre de personnes issues de l’immigration magrébine diminuait au fil de la mécanisation et des départs à la retraite. Certains d’entre eux vivaient seuls dans un logement de l’usine. Les ouvriers de production entrés avant les années 1970 étaient issus du monde paysan et continuaient encore une activité paysanne que facilitait le travail posté. Les autres n’avaient pas de profil particulier. Beaucoup d’ouvriers postés construisaient ou réhabilitaient eux-mêmes leur maison avec – entre eux – des pratiques d’échange de services bien développées.

Le Dahu libéré : Où vivaient-ils ? Dans une cité ouvrière ou dans les villages de la vallée ?

Jean-François : La grande majorité vivait dans les villages de la vallée, dont certains assez éloignés.

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L’usine du Giffre.

Le Dahu libéré : J’ai lu que le paternalisme était une pratique répandue dans la région. Sous ses airs « philanthropes », ce paternalisme n’en a pas moins toujours été une forme de domination de la classe ouvrière. C’était le cas dans ton usine ? Y avait-il un rapport de force syndical ?

Jean-François : Je n’ai pas connu l’époque paternaliste. J’ai constaté la présence d’anciens logements construits par l’usine pour la population issue de l’immigration magrébine. Ils étaient situés à proximité du site industriel. Cette cité était appelée « le Maroc ». Déjà, à l’époque, presque toutes les habitations avaient été revendues à des ouvriers de l’usine et d’origine européenne (Français, Italiens, Espagnols). Il y avait aussi une chapelle en bois et un restaurant usine-routiers. Les autres constructions étaient une école primaire et les habitations de l’encadrement supérieur. Ces deux ensembles étaient séparés par la rivière Giffre. Un petit pont métallique assurait la liaison. Le rapport de force syndical était très fort. Il y avait un seul syndicat ouvrier : la CGT. Dans la lutte sociale, les ouvriers étaient plutôt unis et prompts à bloquer la production. Il faut savoir qu’un arrêt de four de plus de vingt-quatre heures générait un mauvais fonctionnement de celui-ci sur une période pouvant aller de un jour à trois semaines (casses d’électrodes). Cela favorisait le rapport de force côté ouvriers.

Le Dahu libéré : As-tu constaté des changements importants dans l’organisation du travail et l’encadrement des ouvriers au cours des années où tu as travaillé en usine ? Si oui, de quelles natures étaient ces changements et qui concernaient-ils ? Y a-t-il eu des résistances ?

Dans la lutte sociale, les ouvriers étaient
plutôt unis et prompts à bloquer la production.

Jean-François : Ce qu’il faut bien comprendre dans la démarche de mon travail, c’est son caractère d’évolution continue quotidienne. Il ne s’agit pas de communiquer sur un projet de changement d’organisation déjà ficelé. Il s’agit d’identifier et de traiter au fil du temps des points d’amélioration, sans précipitation, en observant et en échangeant mutuellement : ouvrier-maîtrise-ingénieur. Par exemple, de grandes poches contenant 18 tonnes de métal et laitier liquides à 1 800 °C se perçaient régulièrement (mais pas souvent). Cette situation présentait un danger pour les personnes et le matériel et générait des arrêts de production pouvant être longs. En observant sur une période de trois mois, plusieurs fois par jour et perché sur une grande échelle, l’état des poches j’ai pu apprécier : l’érosion des réfractaires de la poche, l’efficacité des « barbouillages » curatifs réalisés par les chefs d’équipe et la technique du décapeur de poche. J’ai surtout pu ainsi facilement échanger – au fil du temps – avec ces mêmes ouvriers. Nous avons acté qu’une solution consistait à diminuer l’épaisseur du réfractaire. Un vrai paradoxe ! En effet, lorsque le réfractaire d’une poche de coulée avait été refait à neuf, la poche n’avait pas assez de volume pour contenir la totalité de la coulée. Il fallait donc laisser user le réfractaire là ou il s’usait le plus, c’est-à-dire là où il perçait. Nous avons ainsi limité grandement les percées de poche tout en économisant 25 % d’un réfractaire onéreux ! Il n’y avait aucune résistance à ces évolutions puisqu’elles étaient concertées dans une relation d’entraide mutuelle. Le changement majeur était que l’ingénieur de production échangeait vraiment avec les ouvriers sans gêner le travail quotidien de la maîtrise. Les évolutions se sont traduites par une meilleure maîtrise des process de production tant sur les coûts que sur la qualité des ferromanganèses.

Le Dahu libéré : Je pensais surtout aux évolutions liées à l’arrivée, tambour battant, des techniques de management libéral, avec l’arrivée de petits chefs qui ne connaissaient pas la réalité des métiers, n’avaient aucune base en chimie et n’entendaient rien à ce que pouvaient dire les ouvriers. Mais peut-être que tu n’as pas connu cette période, qui semble davantage liée au rachat par les grands groupes australiens, entre autres.

Jean-François : Effectivement, je n’ai pas connu le management par la propagande et l’invective. Là, l’encadrement supérieur ne prend plus le risque d’être ignoré, mais il n’est plus respecté, notamment au niveau de sa compétence technique et même de sa gestion.

Montricher Savoie
L’usine de Montricher en Savoie, parmi les derniers sites encore en activité.

Le Dahu libéré : Quand a commencé la grande vague des fermetures ? Qu’est-ce qui l’a engendrée ?

Jean-François : Historiquement, le développement de l’industrie électrométallurgique à partir de la fin du XIXe siècle s’explique par l’impossibilité de transporter l’énergie électrique hydraulique. La technologie du réseau haute tension de transport de l’énergie électrique se développera progressivement pendant la première moitié du XXe siècle. Dans la seconde moitié du XXe siècle, la distribution de l’énergie électrique relève désormais d’un réseau national très haute tension. Être situé à côté d’un site de production électrique n’a plus aucun intérêt. Par ailleurs, le coût de la production électrique nucléaire s’avère élevé pour l’industrie électrométallurgique. Les contraintes d’enclavement logistique avaient pris beaucoup d’importance. Pour l’usine du Giffre, le minerai de manganèse arrivait d’Afrique par bateau, était repris par péniche, puis par train, puis par camion.

Je n’ai pas le souvenir de bataille sociale importante. Était-ce parce que
ces sites industriels étaient petits ? Y a-t-il eu résignation ?

Le Dahu libéré : Y a-t-il eu des conflits sociaux pour combattre ces fermetures ?

Jean-François : Je n’ai pas vécu la vague de fermetures qui s’est déroulée pour les ferroalliages dans les années 1990. Je n’ai pas le souvenir de bataille sociale importante. Était-ce parce que ces sites industriels étaient petits ? Y a-t-il eu résignation ? Les sites d’aluminium avaient connu leur vague de fermeture la décennie précédente et ils étaient plus importants. Les luttes sociales semblent avoir été beaucoup plus importantes dans les années 1980.

Le Dahu libéré : Aujourd’hui, que représente la métallurgie dans les Alpes ?

Jean-François : Les usines produisant du ferrosilicium à partir de quartz non importé cumulaient moins de contraintes. Elles bénéficiaient du marché des silicones en plus de celui des aciéries. Ce sont les seuls sites qui demeurent : Montricher et Château-Feuillet en Savoie, Anglefort dans l’Ain, Les Clavaux dans l’Isère. La production d’aluminium disposait de plus nombreux sites encore. Il ne subsiste plus que le site le plus important de Saint-Jean-de-Maurienne. Ce dernier est présenté comme une vitrine technologique et est jugé de trop petite taille. Dans les années 1990, la production mondiale a doublé au profit de sites industriels géants situés à proximité d’installations de production d’énergie hydraulique tout aussi gigantesques (Amérique du Nord, Russie et Amérique latine).

Propos recueillis par Guillaume
le 21 septembre 2015

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