Battons le fer tant qu’il est chaud !

Haute-Savoie, Cluses, 18 juillet 1904. Trois morts et quarante blessés. Tous des grévistes, des ouvriers horlogers qui s’étaient rassemblés pour protester contre le licenciement de sept de leurs collègues à qui l’on reprochait à demi-mots d’appartenir au Syndicat des ouvriers horlogers de Cluses et, surtout, d’avoir monté une liste ouvrière aux dernières élections municipales. Les trois coupables de ce massacre répondent au même nom : Crettiez. Un nom bien connu de la commune, et pour cause : c’est celui que porte le maire. Les trois coupables ne sont autre que les fils de l’édile, qui, cette fois, ne pourra pas grand-chose pour les tirer d’affaire… Si les sinistres frangins sont arrêtés par les autorités (mais ils sortiront de prison moins d’un an plus tard, en février 1905…), l’affront criminel du pouvoir familial local est d’abord l’objet d’une réponse populaire, qui, en toute légitimité, prend la forme d’un saccage en règle de l’usine, que les grévistes envahissent et incendient. Les ouvriers ne reprendront le travail qu’après avoir obtenu des garanties de la part de leur employeur, dont son engagement à ne pas renvoyer de travailleurs pour faits de grève, à augmenter le salaire des adoucisseuses et à privilégier l’embauche d’ouvriers syndiqués (1).

Ce tragique épisode de l’histoire syndicale et sociale savoyarde, c’est celui que le réalisateur Gilles Perret a choisi pour introduire son documentaire De mémoires d’ouvriers, sorti en 2012. Avec ce film, tourné entre la Maurienne, la Tarentaise et le Beaufortain, l’enfant du pays, né à Mieussy, nous livrait son œuvre la plus aboutie et la plus incisive, un regard sur l’histoire de l’industrie savoyarde, celle des ateliers et des usines (horlogerie, décolletage, électrochimie, électrométallurgie, etc.), des grands projets, mais surtout celle de ses ouvriers, de leurs familles, de leurs cités, de leurs valeurs. Cette histoire, Gilles Perret a choisi de l’aborder à travers les témoignages des ouvriers eux-mêmes, qu’il illustre et met en valeur avec des documents d’archives, petits trésors du passé qu’il est allé déterrer à la Cinémathèque des pays de Savoie et de l’Ain. Le film tient d’ailleurs toute sa force de cette volonté de donner la parole aux travailleurs pour qu’ils nous parlent eux-mêmes de cette histoire qu’ils ont vécue dans leur chair ou qu’ils continuent d’écrire. Des travailleurs, et seulement des travailleurs : pas de patrons, ici, encore moins d’actionnaires.

Le tourisme de masse et de luxe a fini par nous faire oublier
que la Savoie avait également été une terre d’ouvriers.

Ainsi se succèdent, devant la caméra, les anciens ouvriers, désormais retraités, mais aussi les plus jeunes, ces ultimes survivants d’un monde industriel que le tourisme de masse et de luxe a aujourd’hui largement supplanté dans les vallées alpines. Ce même tourisme qui a fini par nous faire oublier que la Savoie, qu’on ne peut résumer aux seules traditions paysannes et pratiques sportives, avait également été une terre d’ouvriers, qui se sont échinés pendant des décennies à construire des ponts, des barrages, des routes, des usines. Des ouvriers qui, pour beaucoup, étaient aussi des paysans, vivant dans des hameaux reculés et accumulant les kilomètres de marche pour se rendre à l’usine et en repartir. Des ouvriers au sein desquels on trouva un temps celui qui, dans les années 1940, fut à l’origine de la Sécurité sociale : le Savoyard Ambroise Croizat.

De mémoires d’ouvriers remet donc les pendules à l’heure et rappelle à l’amnésie collective une histoire imprégnée de sueur, de cris de colère, de pratiques solidaires et, parfois, de sang. Une histoire, mais aussi une actualité, car le film contredit également le discours dominant qui voudrait qu’il n’y ait plus, aujourd’hui, d’ouvriers en France. Un discours idéologique erroné que Gilles Perret réfute en affirmant que, s’ils sont moins nombreux dans les vallées savoyardes, les ouvriers restent plus de six millions à l’heure actuelle dans tout l’Hexagone (soit 23 % des actifs). Dans certaines usines, les élans collectifs sont toujours d’actualité et le rapport de force syndical bien réel, comme à celle de La Bâthie, dans la Tarentaise, où, aujourd’hui, 140 des 160 salariés sont syndiqués. Cette réalité, les pouvoirs politiques, économiques et médiatiques n’ont de cesse de l’occulter, conscients qu’en faisant disparaître l’ouvrier – quitte à seulement l’appeler autrement (« agent », par exemple) – on enterre ce qui lui était attaché, à savoir une histoire et des traditions de fraternité et de mobilisations collectives.

métalo3Comme le dit Gilles Perret lui-même, « avec l’histoire de ton voisin tu peux raconter l’histoire du monde ». Et, de fait, essentiellement porté par des sans-voix, ce documentaire résonne aussi, bien au-delà du seul monde ouvrier savoyard, comme un appel à ne pas se résigner, un cri d’espoir surgi des dernières braises de la conscience de classe. Mais aussi comme une colère, une révolte. Car si ce film esquisse une ébauche d’une histoire sociale et ouvrière de la Savoie, il nous invite aussi, en assumant son regard et son parti-pris, à réfléchir sur les évolutions brutales du monde du travail durant les deux ou trois dernières décennies. Un monde du travail où des valeurs aussi essentielles à la survie que la solidarité, l’entraide, la justice sociale et la lutte ont quasiment disparu, laissant la place à un univers qui s’individualise toujours plus, troquant les mobilisations syndicales collectives contre des négociations au cas par cas, en catimini, dans le désintérêt total de l’autre, des autres. Un monde du travail où le travailleur, plus toujours salarié (donc de plus en plus exposé à la délinquance patronale), est seul. Seul face à son employeur et à des collègues qui, devenus des concurrents potentiels, des carriéristes délateurs, des futurs petits chefs, ne sont bien souvent plus des camarades. Seuls, aussi, car sans perspectives syndicales dans une société qui n’en finit plus, à longueur de JT et d’éditoriaux, de diaboliser les organisations de défense des salariés, les accusant de tous les maux.

Ce documentaire résonne aussi comme un cri d’espoir
surgi des dernières braises de la conscience de classe.

Un ouvrier interrogé par Gilles Perret explique et illustre bien cette évolution individualiste du monde du travail, qui a touché aussi les usines qu’il fréquentait autrefois : « Aujourd’hui, dit-il, c’est individualiste à bloc, chacun pour soi. Déjà, quand ils ont instauré les primes personnelles, y a plus personne qui faisait voir sa fiche de paie ! [Avant], là haut, c’était vraiment cent pour cent la main dans la main, on se battait, on va se faire payer et point. Si ça avait été partout comme ça, ils joueraient peut-être moins à la Bourse… » Mais dans la disparition progressive de cette fraternité agissante et des dynamiques de lutte, les anciens ouvriers interrogés assument également une part de responsabilité. C’est ce que reconnaît ce même ouvrier, qui fut aussi un militant syndical, lorsqu’il nous dit : « La génération qui est venue après nous, je pense que c’est de notre faute, parce qu’on les a trop gâtés et pas assez éduqués. On n’a pas pensé que nos exploiteurs étaient toujours en face avec les crocs ouverts. […] Je pense qu’on ne les a pas assez prévenus et pas assez éduqués. Parce que les requins, ils sont toujours en face, et ils en ont jamais assez. » Le film n’en est pas pour autant nostalgique, et son propos n’est pas d’affirmer que le monde du travail d’antan était meilleur (les formes changent, l’exploitation demeure) ; il semble plutôt vouloir ainsi nous ramener à notre réalité, nous obliger à sortir du cadre du « passé » pour que nous nous saisissions de ce que nous côtoyons aujourd’hui.

Bien sûr, le film de Gilles Perret n’est pas toujours aussi explicite, et dans un monde où le relativisme – qu’on nous présente comme l’expression la plus aboutie de l’intelligence – a enterré la radicalité, c’est heureux. Les non-militants et les plus frileux seront ainsi moins susceptibles de se braquer, et dès lors plus à même d’écouter la précieuse parole des travailleurs et des historiens interrogés. Pas aussi explicite, donc, mais tout de même largement évocateur et parlant, même pour ceux qui, comme moi, ne mettent de casque que pour grimper sur une montagne (ou saluer la police). L’évocation des solidarités qui existaient au sein des collectifs de travail et dans les cités ouvrières est tout à fait passionnante, émouvante même, et n’importe quel travailleur, ouvrier ou pas, de Savoie ou d’ailleurs, devrait pouvoir y aspirer.

Ce monde ouvrier, tissé de solidarités et motivé par toujours plus de justice sociale, semble ne plus survivre aujourd’hui que dans quelques rares métiers, généralement organisés sous des statuts salariés solides, forgés par des années de luttes syndicales. Sa disparition, concomitante à celle de l’hégémonie de la classe ouvrière au sein du prolétariat, explique en partie le nouveau visage du monde du travail et la passivité alarmante dont on fait preuve aujourd’hui face à l’ampleur des attaques menées par les gouvernements successifs contre nos acquis sociaux et le Code du travail. Au risque de paraître archaïque (un terme à la mode), il semble désormais impérieux de réinventer ce monde ouvrier, de renouer avec ce qui l’a soudé pendant plus d’un siècle, ces pratiques solidaires qui ont donné lieu à tant de luttes et d’avancées sociales. Réinventer, et non reproduire, car, au-delà des valeurs formidables qu’il portait, ce monde-là avait aussi ses propres démons (car non exempt d’une morale laborieuse rigide, de machisme et, parfois, de xénophobie). En somme, ce dont il s’agit, c’est de faire resurgir des rapports de production cette conscience de classe disparue, sans laquelle rien n’est possible. Le travail de Gilles Perret sur l’histoire sociale de la Savoie y contribue. À nous de faire le reste.

[Note : pour poursuivre l’exploration de cette Savoie industrielle, Le Dahu libéré vous invite à lire l’entretien qu’il a mené avec un ingénieur de production du ferromanganèse qui a travaillé dans l’usine du Giffre, en Haute-Savoie.]

 Guillaume

  1. Michel Germain, Gilbert Jond, Le Faucigny autrefois, éditions La Fontaine de Siloé, 1995, page 162.

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