Le Kafiristan, vous connaissez ?

Il y a deux jours, pour ma part, je ne connaissais pas. Aucun prof de géographie n’avait daigné me parler de ce pays ; les salauds, on nous cache tout ! Mais, désormais, cette terrible lacune est comblée. Et ce n’est pas grâce à un prof – je n’en fréquente guère plus aujourd’hui –, mais à un film, américain de surcroît. Ce film, c’est L’homme qui voulut être roi, et on le doit à John Huston, qui, après en avoir très longtemps nourri le désir, le réalisa en 1975, à partir d’une nouvelle écrite par Rudyard Kipling (datée, elle, de 1888).

Le Kafiristan, donc, c’est la contrée dans laquelle s’enracine l’histoire, qui raconte comment deux soldats britanniques démobilisés et en mal d’aventure (interprétés à l’écran par Sean Connery et Michael Caine) décident de s’y rendre, depuis l’Inde, pour en devenir les rois et y jouir des richesses et du pouvoir. Décrite comme une région de montagnes visitée par Alexandre le Grand en 328, cette terre d’infidèles (c’est ce que signifie « Kafiristan » en persan), qui résista à l’islam jusqu’à la fin du dix-neuvième siècle, est, de nos jours, connue sous le nom de Nouristan (soit « la terre de lumière »). Peuplée de quelque 130 000 habitants, on la trouve au chevet de l’Hindou Kouch (chaîne de montagnes qui dépasse les 7 000 mètres d’altitude et que traversait autrefois la célèbre route de la Soie), au nord-est de l’Afghanistan. Mais s’il emprunte le nom et la localisation géographique, le Kafiristan de Kipling-Huston est un Kafiristan mythique, imaginaire dont l’histoire et les civilisations sont très éloignées de celles de celui qu’on peut aujourd’hui visiter.

Qui donc est à l’origine de tout ça ?

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Josiah Harlan, principale inspiration pour Kipling ?

Si John Huston a tiré son sujet de l’œuvre de Rudyard Kipling, de qui l’écrivain s’est-il inspiré pour créer ces deux personnages ? La réponse n’est pas des plus évidentes. Les recherches sur Internet ont plutôt tendance, comme souvent, à nous conduire dans des directions et sur des pistes différentes. Trois individus, néanmoins, se distinguent nettement, avec des parcours de vie qui rappellent celui des deux héros de la nouvelle de Kipling. Le premier, qui constitue aussi la source d’inspiration la plus probable, se nomme Josiah Harlan. Né en 1799 aux États-Unis, il entre en 1827 au service d’un certain Shuja Shah Durrani, ancien roi d’Afghanistan déchu en 1810. Pour l’Américain, c’est le début d’un séjour prolongé dans cette partie de l’Asie, où il passera plus de quatorze années de sa vie, occupant la plupart de son temps à intriguer auprès de divers chefs et seigneurs du pays. Ce petit jeu d’intrigue lui permettra d’obtenir, à terme, le titre de prince de Ghôr, cette province du centre de l’Afghanistan peuplée de montagnes et vaste de quelque 36 000 kilomètres carrés. Josiah Harlan retournera aux États-Unis dans les années 1840 et y publiera, en 1842, un ouvrage intitulé Mémoires d’Inde et d’Afghanistan (que les anglophones auront tout loisir de lire en ligne ici).

L’autre prétendant à l’inspiration, c’est un dénommé Alexander Gardner, militaire et aventurier, américain lui aussi. Né en 1785 dans le Wisconsin, il arpente l’Afghanistan et le Pendjab (région à cheval sur l’Inde et le Pakistan) pendant les années 1820 et 1830 et se retrouve à plusieurs reprises au service de seigneurs afghans puis des maharadjas de l’empire Sikh, s’impliquant personnellement dans des guerres locales. Quant au troisième prétendant, il s’agit d’un sire plus connu, le prénommé James Brook, un militaire et aventurier britannique né en 1803 et qui, en 1841, fonde un royaume au Sarawak, en Malaisie, sur l’île de Bornéo, donnant naissance à une dynastie désormais connue comme celle des « rajahs blancs ». Si on comprend ce qui a pu amener certains à voir en lui une possible inspiration pour Kipling, il reste que le bonhomme n’a, semble-t-il, jamais mis les pieds dans les montagnes afghanes.

Les montagnes de l’Hindou Kouch

Dans cet Homme qui voulut être roi, les montagnes ne jouent pas un rôle sensationnel, mais elles sont là, imposantes, se moquant des jeux de pouvoir des humains qui s’agitent à leurs pieds. Mais si le Kafiristan est censé se trouver dans l’Hindou Kouch, John Huston n’y a pas tourné la moindre scène. Les caméras du réalisateur n’ont d’ailleurs jamais vu l’Afghanistan, le film ayant été tourné entre le Maroc (Marrakech, Tinghit, massif de l’Atlas), la France (aux Grands-Montets dans le massif du Mont-Blanc), les États-Unis (Glen Canyon) et le Royaume-Uni (aux fameux studios Pinewood). Ne comptez donc pas sur ce film pour vous offrir des vues sur les sommets afghans, vous seriez déçus.

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Le Noshaq, toit de l’Afghanistan, dans l’Hindou Kouch. (Photo récupérée sur Summitpost.org.)

Le choix de ne pas tourner dans ce pays d’Asie centrale s’explique peut-être par les tensions qui secouaient la région à l’époque où le film a été tourné (1975, soit quatre ans avant l’invasion de l’Afghanistan par l’URSS, pendant la guerre froide), à moins que cela ne tienne qu’à des raisons financières et géographiques (trop loin, trop cher). Toujours est-il que le film y perd en authenticité et en esthétique. Car l’Hindou Kouch, qui s’étend sur une partie de l’Afghanistan et du Pakistan, possède bien des sommets et des vallées magnifiques. Cette chaîne de montagnes, étendue sur plus de 800 kilomètres, est dominée par le Tirich Mir qui, avec ses 7 708 mètres d’altitude, est incontestablement le maître des lieux. Son sommet, situé au Pakistan, est resté inviolé jusqu’en 1950, année où, pour la première fois, des hommes (Norvégiens) l’ont foulé de leurs pieds, en passant par la face Sud. Il aura fallu bien des tentatives pour y parvenir, la plus ancienne semblant remonter à 1928. Côté afghan, c’est le Noshaq qui détient la plus haute altitude, avec ses 7 492 mètres ; sa première ascension a été réalisée en 1960 par deux alpinistes japonais passés par l’arête Sud-Ouest. D’après Le Dictionnaire de la montagne de Sylvain Jouty et Hubert Odier (éditions Omnibus, 2009), « depuis la moitié des années 1960 jusqu’à la fin des années 1970, l’Hindou Kouch a représenté une destination à la mode pour les himalayistes qui pouvaient y apprécier à la fois une bureaucratie minimale, les coûts de royalties les plus faibles de l’Himalaya et des objectifs de tout premier plan ». Résultat, il n’y aurait plus, aujourd’hui, de sommets vierges dans l’Hindou Kouch. Et encore moins de possibilité de s’y faire couronner.

Et le film, dans tout ça ?

Réalisé en 1975, L’homme qui voulut être roi aurait germé dès les années 1950 dans l’esprit de John Hutson, lui-même grand bourlingueur à la vie aventureuse (il a été jusqu’à endosser l’uniforme de lieutenant dans la cavalerie mexicaine…). En 1954, il paraphe un premier contrat avec la Allied Artists pour réaliser l’adaptation de la nouvelle de Rudyard Kipling. Le casting imaginé alors par l’ancien boxeur repose sur deux pièces maîtresses du cinéma américain : Humphrey Bogart et Clark Gable. Mais, les deux acteurs trouvant la mort peu de temps après (en 1957 pour le premier, en 1960 pour le second), John Hutson est contraint d’abandonner son projet, après avoir un temps pensé remplacer Bogart par Robert Mitchum. Après l’échec d’une deuxième tentative en 1964, qui aurait vu Richard Burton et Peter O’Toole incarner les deux aventuriers, il relance le projet une troisième fois, en 1973, soutenu, cette fois, par le producteur John Foreman. C’est Paul Newman, autre acteur vedette de l’époque, qui, refusant la proposition de Foreman d’incarner l’un des deux Anglais, conseille à Huston de recruter Sean Connery et Michael Caine, qui ont l’indéniable avantage d’être Britanniques, contrairement à lui, et aux précédents envisagés (1). Convaincu, John Huston contacte les deux Anglais, qui acceptent, et le film est tourné courant 1975 pour une première sortie sur les écrans américains le 17 décembre de cette même année.

The Man Who Would Be King
Michael Caine (premier plan) et Sean Connery.

Paul Newman a eu du nez, puisque, de fait, les deux acteurs sont pour beaucoup dans la réussite de ce film incroyable, aventure tragi-comique qui nous transporte pendant plus de deux heures dans un monde aujourd’hui définitivement perdu, ce Kafiristan à moitié imaginaire peuplé de fantasmes. Un monde que les aventuriers vont affronter, en quête de divin et de pouvoir, soudé par une amitié sincère qui ne cesse de les porter sans jamais vraiment faillir tout au long de l’histoire. À la vision de ce film, une certaine nostalgie s’empare de nous. Pas une nostalgie de l’époque coloniale bien sûr (qui est sérieusement malmenée ici), mais une nostalgie de l’enfance où, les soirs et week-ends, on s’embarquait pendant des heures dans les voyages de nos héros de papier qu’étaient les Corto Maltese, les Tintin, les Blake, les Mortimer. Un autre monde perdu, que cet Homme qui voulut être roi nous invite à retrouver, à redécouvrir. Et ça fait du bien.

Guillaume

  1. Pour une histoire détaillée de la genèse du film, consulter le site Histoires de tournages.

5 réflexions sur “Le Kafiristan, vous connaissez ?

  1. Abonné depuis, peu , je lis tous tes articles avec grand plaisir. J’aime particulièrement ton sens de l’écriture. L’Homme qui voulait être roi est un film marquant, peut être, c’est vrai, parce qu’il fait écho avec une dimension que nous avons sans doute perdu.

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  2. Bonjour,
    belle critique, qui prend de la hauteur (sic). A la première vision de ce film, j’avais été marqué par la langue arabe (version marocaine) des habitants du Kafiristan; à la 2éme vision, plus récente,c’est la référence à la franc maçonnerie qui m’a frappé (Rudyard K. en était l’un des membres).

    Aimé par 1 personne

  3. Marrant….je tombe sur votre article en cherchant des infos sur le « peuple kailash ».Flashback été 1991 Pakistan : à l’ arrache avec des potes routards on part pour une virée de 10 jours dans les vallées du Nord Ouest pour visiter les villages de Bamburet, Rampur et Naran…et rencontrer leurs habitants plein de mystères. Ce fut très très fort comme expérience de voyageur. En tout cas bien au delà de tous nos rêves alors que nous commençions un long périple dans cette partie du monde. Depuis mon souvenir est toujours aussi vif mais que sont devenus ces gens attachés à leurs montagnes si mal placées sur la carte du chaos ?

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