Deux détectives sur les pentes des Écrins

Parmi les dernier-nés des éditions Guérin-Chamonix, ces Écrins fatals !, sous-titrés La première enquête de Sherlock Holmes, se placent au rang des bonnes surprises. Pourtant, c’est à reculons que j’ai abordé ce court roman écrit à quatre mains par Pierre Charmoz et Jean-Louis Lejonc. À cela, une raison : je n’ai jamais été très friand de la prose des auteurs qui s’incrustent dans des univers romanesques qu’ils n’ont pas élaborés eux-mêmes ou qui reprennent des personnages de fiction créés par d’autres. Car force est de constater que, bien souvent, on est déçu, très déçu, tellement qu’on en vient à crier à l’hérésie, au sabotage. Or, ces Écrins fatals !, que je m’étais résolu à lire en raison de mon vif intérêt pour le massif dans lequel l’histoire s’enracine, s’inscrivent dans cette tradition de « l’hommage à », puisqu’on y suit les aventures – ici verticales – de deux personnages célèbres de la littérature du dix-neuvième siècle, à savoir Sherlock Holmes (le détective créé par Arthur Conan Doyle) et Auguste Dupin (le chevalier français, lui aussi détective, créé par Edgar Allan Poe).

Les deux héros n’avaient cependant pas attendu nos deux auteurs contemporains pour se rencontrer : déjà, en 1887, la plume de Conan Doyle évoquait le chevalier Dupin via une remarque du docteur Watson qui s’amusait à comparer Sherlock Holmes au détective français. Remarque que l’intéressé balayait d’un revers de main, assurant qu’il s’agissait là d’un « collègue tout à fait inférieur » (1). Autant dire qu’entre les deux la compétition était déjà de mise. Une compétition qui se trouve justement au cœur de ces Écrins fatals !, le roman mettant en scène les deux détectives s’échinant, au sein de deux cordées différentes, à réaliser la première ascension de la barre des Écrins (4 102 mètres) en 1864 (à noter, toutefois, que le Français vit par procuration une bonne partie de l’ascension, mais je n’en dis pas plus). Pour Auguste Dupin, l’enjeu est de taille : il est chargé par les autorités françaises de faire échouer l’entreprise de l’alpiniste anglais Edward Whymper (qui mène la cordée dans laquelle se trouve Sherlock Holmes) afin de laisser la conquête du point culminant de l’Oisans à une cordée française. Une histoire de drapeau, en somme, à l’heure où l’alpinisme s’exprimait avec un vocabulaire martial et guerrier, fait de « conquêtes », « d’assauts », « d’attaques » et de « vainqueurs ». Pour Sherlock, en revanche, les enjeux sont moindres : il ne se trouve ici que parce que son oncle, Edward Whymper (en fait, un bon ami de la famille), a bien voulu l’emmener avec lui dans les Alpes, alors que le bougre est, à ce moment-là, âgé de 10 ans (à moins que ça ne soit 14, mais je laisse le soin au lecteur de le découvrir par lui-même). Mais si, de fait, Holmes se préoccupe peu de qui peut bien arriver le premier au sommet des Écrins, il va très vite trouver de quoi occuper les longues journées de marche et de grimpe qu’il affronte, en réalisant sa première enquête, laquelle vise à répondre à deux questions bien distinctes : pourquoi l’un des porteurs de la cordée a des godillots militaires et quelle est donc la vilaine bête qui égorge les chiens et perd ses poils un peu partout dans le coin ?

Gravure d’Edward Whymper représentant la descente de l’arête Ouest de la barre des Écrins.

Parti à reculons dans ma lecture, j’ai lu le livre d’une seule traite. Certes, il est court (à peine 150 pages, petit format), mais il est surtout réussi. Et ce, pour plusieurs raisons, qui tiennent principalement à la parfaite maîtrise de l’ensemble, où se mêlent habilement hommage littéraire, aventure verticale et histoire de l’alpinisme sans jamais nous perdre et, surtout, sans jamais nous asséner la moindre rupture stylistique. Les deux auteurs ont bien compris que le secret d’une salade composée réussie résidait essentiellement dans la capacité à bien doser les ingrédients. Ainsi ont-ils su éviter bien des écueils : ici, point d’étalage de culture grossier, ni d’avalanche de références littéraires lourdingues. L’hommage comme l’histoire et la géographie sont distillés subtilement, par petites touches ; et c’est heureux. On apprend beaucoup, sans perdre le fil de la narration.

Quant aux personnages, si on pouvait craindre une récupération maladroite coulée dans le moule façonné par Conan Doyle et Poe, il n’en est rien. Loin d’être une énième enquête narrée « à la manière de » ou une simple parodie sans intérêt, Écrins fatals ! transpose les personnages dans un univers nouveau, celui de l’alpinisme, à travers une histoire singulièrement différente de celles auxquelles les deux détectives nous avaient habitués auparavant. Ce sont d’ailleurs davantage les codes de la littérature de montagne qui sont observés ici que ceux du roman policier ou à énigme. À ce titre, le roman tient aussi ses promesses : les descriptions de l’ascension sont incroyables de précision et suffisamment bien dosées, là encore, pour éviter au lecteur non initié de refermer le bouquin d’ennui. Au final, Holmes et Dupin sont surtout prétexte à des clins d’œil à des œuvres dont ils ont été – ou seront (Holmes, ici, est un môme) – les héros. Mais des clins d’œil démystificateurs puisque, sous la plume de Charmoz et Lejonc, les deux détectives n’ont de cesse de mettre à mal l’image qu’on a pu se forger d’eux à travers les récits de leurs illustres pères littéraires. L’hommage laisse ainsi place à un intéressant traitement des personnages qui permet l’ébauche d’une réflexion sur la fiction et les héros dans la littérature. Une réflexion qu’on ne demande qu’à poursuivre.

Guillaume

  1. La scène se trouve dans le roman d’Arthur Conan Doyle Une étude en rouge (1887).

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