Derrière le nom de la montagne

Donner des noms propres à des lieux a toujours été éminemment politique. L’actualité du moment nous le rappelle, avec cette décision de Barack Obama, prise le 30 août 2015, de redonner au mont McKinley (la plus haute montagne d’Amérique du Nord, 6 194 mètres) son premier nom : Denali. Ce nom-là, Denali, ce sont les Koyukon, un peuple athabascan d’Alaska – où se trouve le sommet –, qui l’avaient donné, il y a bien longtemps. Signifiant tout simplement « celui qui est haut », il avait finalement été détrôné, en 1896, par le nom « McKinley », donné, avec toute la suffisance coloniale propre à cette époque, par un certain William Dickey, un chercheur d’or qui traînait alors ses guêtres en Alaska.

« Le choix de William Dickey témoignait surtout
du peu de cas qu’on faisait alors des cultures amérindiennes. »

En baptisant ainsi le toit de l’Amérique du Nord, il entendait célébrer et rendre hommage à William McKinley, alors candidat républicain à l’élection présidentielle – élection qui allait tout droit le conduire, l’année d’après, en 1897, à la Maison-Blanche. Symbole de l’inféodation un peu pathétique d’un homme à un parti politique, le choix de William Dickey témoignait surtout du peu de cas qu’on faisait alors des cultures amérindiennes. Bien sûr, celui qui devint le vingt-cinquième président des États-Unis ne mit jamais les pieds dans le coin et il était mort depuis plus de dix ans quand un homme parvint enfin au sommet de la montagne qui portait son nom, le 7 juin 1913. L’ironie du sort (ou pas) voulut que cet homme, un dénommé Walter Harper, fut… un Amérindien, qui plus est originaire d’Alaska.

L’équipe qui parvint au sommet en 1913 (moins les deux mômes, of course).

Si, apparemment, la décision de Barack Obama fait du grabuge chez l’Oncle Sam (le président de la Chambre des représentants – originaire de l’Ohio, dont McKinley avait été le gouverneur – aurait déploré un choix qui trahit la mémoire d’un homme qui « a servi son pays avec les honneurs lors de la guerre civile »), elle a en revanche été saluée par les militants amérindiens d’Alaska qui demandaient depuis des années que leur montagne retrouve officiellement son nom originel.

Reste que cette décision ne mange pas de pain et qu’au-delà de son importance symbolique elle ne résout en rien la misère sociale à laquelle sont quotidiennement confrontés ceux qu’on a parqués depuis des décennies dans des réserves où le chômage, les armes, l’alcoolisme et la drogue font des dégâts considérables. En 2009, Bill Martin, président des Tlingit et Haida d’Alaska, décrivait ainsi la situation terrible des réserves de cette région : « Le suicide est un sérieux problème en Alaska. Chez les jeunes hommes de 15 à 27 ans, il est douze fois supérieur à la moyenne nationale. Donnez-nous des fonds pour combattre le suicide. […] Beaucoup d’Indiens et d’indigènes de l’Alaska vivent dans un pays du tiers monde (1). » À l’époque, Barack Obama faisait de belles promesses aux Amérindiens… qui n’ont pas changé grand-chose, hormis le nom d’une montagne. Le pire, dans tout ça, c’est qu’on ne s’étonne même plus des gesticulations spectaculaires des pouvoirs, tant ils sont devenus coutumiers de ces mesurettes médiatiques qui permettent d’occulter les vrais problèmes, sociaux ceux-là. D’autres sommets, en quelque sorte, qu’il n’appartiendra toujours qu’à nous de gravir.

Guillaume

  1. Propos rapportés par Virginie Montet dans son article « Obama promet aux Indiens la fin des belles paroles », publié sur France-Amérique, 5 novembre 2009.

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