Reinhold Messner, ou l’anarchie par la montagne

On ne présente plus Reinhold Messner, dont la notoriété d’alpiniste, ou plus encore « d’aventurier de l’extrême », est bien assise, au-delà même du seul microcosme alpin (peut-être moins dans les nouvelles générations). Beaucoup a été écrit sur lui, et lui-même a beaucoup écrit sur sa vie, ses expériences en montagne, dans les déserts et les pôles. Le présent article ne justifie son humble existence que par la récente publication en français (avril 2015) de son dernier livre : Le Sur-vivant (paru aux éditions Glénat). L’alpiniste italien, désormais âgé de 71 ans et qui ne fréquente guère plus les sommets de 8 000 mètres, nous donne à lire ici son ouvrage le plus personnel, le plus intime, et peut-être l’un de ses plus intéressants. Sur pas moins de soixante-et-onze chapitres (un par année ?), qui dépassent rarement les cinq pages, il aborde, à travers sa propre vie et ses expériences extrêmes de par le monde, un grand nombre de concepts, de l’enfance à la vieillesse, en passant par la mort, la passion, les souffrances, la confiance en soi. Pris dans leur ensemble, ces définitions, ces avis, ces réflexions, ces (re)sentiments, ces émotions forment un tout cohérent et passionnant et dessinent un mode de vie en même tant qu’une philosophie. Le tout sans jamais nous conduire de force, et c’est heureux, dans les considérations abstraites et déconnectées du réel qu’affectionnent souvent un certain nombre de plumitifs contemporains qui se targuent d’être « philosophes », sans avoir jamais vraiment vécu.

Aujourd’hui, Reinhold Messner s’occupe de musées et de yacks.

À la lecture de ce Sur-vivant (titre au demeurant pas très séduisant…), un terme revient très souvent, celui d’autonomie. Idée bien connue des alpinistes, Reinhold Messner la sort néanmoins ici du cadre de la seule pratique sportive pour lui donner une résonance bien au-delà du monde des grimpeurs et, au final, en faire un principe de vie, voire d’organisation sociale. Car Le Sur-vivant est un livre très politique, même si l’auteur s’en défendrait probablement. Mais la politique, ce n’est pas seulement ce que Messner aborde dans le chapitre qu’il lui consacre, à savoir une pratique politicienne coupée du quotidien du prolétariat, qui ne s’exprime que dans les hémicycles parlementaires ou dans les palais présidentiels, petit jeu malsain qui a toujours servi les intérêts bourgeois d’hommes et de femmes aux ambitions personnelles démesurées. Député européen écologiste pendant cinq ans (de 1999 à 2004), le Tyrolien du Sud a un temps goûté à ce monde-là, avant de le quitter, un peu dégoûté, pour traverser le désert de Gobi (il fallait bien ça pour échapper à ce monde de prédateurs). Cette autonomie, Reinhold Messner la définit et la défend dès les premières pages : c’est pouvoir décider librement de son existence. « Inhérente à l’homme » selon lui, l’autonomie serait la chose « la plus sacrée », la plus précieuse, garante de nos libertés.

« L’autonomie, c’est pouvoir décider librement de son existence. »

Être autonome, pour l’auteur, c’est donc avoir la mainmise sur sa propre vie, c’est pouvoir faire des choix conscients, libérés des jugements péremptoires de ceux qui cimentent nos sociétés malades avec des morales religieuses, politiques, patriotiques. Dans sa vie, Reinhold Messner a essuyé nombre de ces jugements, il a dû affronter, souvent seul ou peu entouré, des attaques médiatiques fomentées par la jalousie ou des organisations aux prétentions hégémoniques qui ne supportaient pas de voir ses réalisations en montagne mettre à mal leur morale et leurs façons de faire si peu démocratiques (lire notamment avec intérêt les passages que l’auteur consacre au Club alpin allemand). Mais l’autonomie, c’est aussi ne pas être aveugle de soi-même, c’est reconnaître ses échecs et ses propres limites, ses responsabilités aussi, et accepter d’avancer en remettant en question ses préjugés, ses confiances mal placées, ses actes aux conséquences parfois malheureuses. En somme, c’est discuter en permanence, avec les autres mais aussi avec soi-même, tout en marchant, en avançant (car c’est parfois reculer que d’être stationnaire, comme disait l’autre).

survivant
Le Sur-vivant, éditions Glénat, 2015, 384 pages.

Cette définition de l’autonomie, Reinhold Messner l’a tirée de sa pratique de l’escalade extrême, de l’alpinisme traditionnel et de ses traversées des déserts. S’il la rapporte souvent à lui-même et à ses expériences – notamment parce qu’il refuse de se transformer en héraut du peuple –, la façon dont il en parle a souvent, je trouve, des accents politiques, au sens noble du terme, celui de l’organisation de la société. Car ce qu’il dit sur l’homme, sur le sujet, sur notre rapport à la montagne, à la vie et aux sociétés dans lesquelles nous nous débattons actuellement peut très bien se transposer en projet de société. Non pas un hypocrite projet de programme de parti politique, plutôt un projet de société qui chercherait simplement à élaborer des idées, des pistes, des sentiers pour parvenir collectivement à une vie désaliénée, qui se rapprocherait davantage de la liberté et du bien vivre. Une société dans laquelle, justement, tout un chacun serait en mesure de décider lui-même de son existence, sans être pourchassé par les bastions moralisateurs des appareils idéologiques des dominations instituées. Si, parfois, quelques étranges espérances dans les voies institutionnelles de la démocratie parlementaire semblent encore pointer chez Reinhold Messner, il se définit lui-même à plusieurs reprises dans ce livre comme un « anarchiste ». Ça tombe bien : l’autonomie dont il nous parle ici se rapproche sensiblement de ce que les libertaires prônent depuis plus d’un siècle. Le Sur-vivant, ou l’anarchie par la montagne, en quelque sorte.

Guillaume

3 réflexions sur “Reinhold Messner, ou l’anarchie par la montagne

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